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Personnes, Politique, Topos

Une conversation avec Pierre Dionne Labelle

Pierre Dionne Labelle était le député de Rivière-du-Nord jusqu'au déclenchement de la campagne électorale, le 2 août 2015.

À l’approche des élections fédérales, cinq des six candidats ont accepté de nous rencontrer pour une entrevue.

Nous avons voulu aller au-delà des plateformes des partis politiques et permettre à nos lecteurs d’en apprendre davantage sur les personnes qui sollicitent le mandat de les représenter à Ottawa.

Le texte qui suit résume notre conversation avec Pierre Dionne Labelle, le candidat du Nouveau parti démocratique de Thomas Mulcair.

Qu’est-ce qui vous attache à Rivière-du-Nord?

«Je suis natif de Saint-Jérôme. J’y ai passé ma jeunesse et une bonne partie de ma vie.

J’ai grandi sur la rue Saint-Georges, juste au nord du centre-ville, dans ce qui était à l’époque un quartier ouvrier. Il faut dire qu’à l’époque, Saint-Jérôme, dans son ensemble, était une ville ouvrière, à peine sortie du temps où l’on travaillait soit à la Dominion, à la Regent Knitting, ou encore la compagnie Rolland. Tout près de chez nous se trouvait l’usine de la Dominion Rubber, qui fonctionnait à plein à l’époque. L’usine a ensuite été propriété d’Uniroyal avant de disparaître dans les années 1990.

Nous étions une famille de cinq enfants, j’ai deux frères et deux soeurs. Mon père était pompier, et président du syndicat des pompiers. Ma mère était une mère à la maison mais aussi beaucoup impliquée dans diverses oeuvres, surtout après que nous ayons grandi. Elle a oeuvré, notamment, au sein d’organismes vouès à l’art, dont le musee d’art contemporain des Laurentides, ainsi qu’auprès de mouvements à caractère religieux.  J’ai fait mon primaire à l’école Saint-Joseph.»

Aviez-vous déjà un penchant pour la politique? Étiez-vous, par exemple, président de votre classe ou quelque chose de semblable?

«Je ne dirais pas ça, mais je me mêlais aux gangs de rue! Des bonnes petites gangs en bicyclette, assez inoffensives finalement.  On avait déjà des parcours à obstacles à cette poque, moins bien organisés et peut-être un peu plus dangereux que ceux d’aujourd’hui, mais on a survécu.

Plus tard, quand je suis allé à la Polyvalente de Saint-Jérôme, probablement en 3e secondaire, j’ai commencé à faire des activités pour les jeunes de mon quartier, à l’école Saint-Joseph. J’avais regroupé des parents dans le but d’amasser de l’argent pour faire une patinoire dans la cour d’école. On était la seule école de Saint-Jérôme qui n’avait pas de bandes autour de la glace. Je me souviens d’avoir mobilisé les parents parce que je trouvais que c’était important pour les jeunes du quartier. J’avais l’intuition qu’en s’impliquant, on pouvait être actif et améliorer les choses.»

Au cégep: le coup d’état du Chili

«Quand je suis arrivé au Cegep, c’était le coup d’état au Chili. (NDLR: En septembre 1973, la déposition du président Salvador Allende, socialiste démocratiquement élu, par un coup d’état orchestré par le dictateur Augusto Pinochet, qui restera au pouvoir 17 ans.)  J’avais organisé une conférence avec des prêtres chiliens qui étaient à Saint-Jérôme et qui avaient vécu le coup d’état. On avait formé un  comité pour mobiliser les gens. C’est là que la politique, et l’aspect organisationnel de la politique, a commencé à m’intéresser.

Je me souviens aussi d’avoir mis en place, avec des amis de l’époque, Richard Leduc et Josée Villeneuve, le premier café étudiant du cégep qui s’appelait le Thé de Lys, dans un local au deuxième étage de l’édifice qui s’appelait à l’époque la Chienne à Jacques. On faisait venir des artistes, des gens de la relève. Je me souviens aussi qu’avant le café étudiant, j’ai été président de l’association étudiante durant 4 ou 5 mois, mais j’étais plus intéressé par la culture.

Un été, à l’initiative du curé Maurice Matte, j’ai travaillé dans un projet Perspective Jeunesse pour recenser les maisons insalubres de mon quartier. Ça a servi à préparer des projets de construction de logement social. Ça m’a beaucoup sensibilisé à la pauvreté. Il y avait des endroits difficiles à visiter, je trouvais incroyable que des gens soient obligés d’habiter dans de telles conditions.»

Vint ensuite la musique

«Après le cégep, je suis entré à l’Université de Sherbrooke pour compléter mes études. Mais j’ai vite abandonné cette avenue car j’avais le désir d’être musicien. J’ai quitté mes cours et, avec un ami musicien nommé Jacques Brunet, on a formé un duo et joué dans divers endroits un peu partout, dont des cafés à Saint-Jérôme et dans les environs. Je dirais que ça a été le début de ma décennie musicale, qui correspond à peu près aux années 80. J’ai éventuellement choisi de déménager à Montréal et essayé de vivre de ma musique, j’ai composé quelques chansons qui ont eu des modestes succès (il raconte à TopoLocal qu’il reçoit encore des droits d’auteur modestes, notamment pour une chanson de Marie Carmen). Mais tôt ou tard, je me suis rendu compte que je ne gagnerais jamais ma vie en faisant cela.

J’ai quand même eu le temps de créer une compagnie qui s’appelait Gestion Essor, souhaitant produire des disques, mais la technologie évoluait, et de plus en plus de disques étaient produits numériquement. Tout le monde pouvait faire un disque dans son sous-sol, et les contrats de production devenaient rares. On a donc fermé les livres.»

Début des années 90

«De retour à Saint-Jérôme, j’ai eu un enfant, une fille. J’ai collaboré au lancement d’un groupe, l’Association des artistes et du spectacle, qui a compté, un certain temps, jusqu’à 80 musiciens dans les Laurentides. À chaque année, on organisait une grande fête musicale. Notre objectif était de faire de la musique francophone originale.

C’est alors que j’ai commencé à travailler dans le milieu communautaire et associatif, où j’allais passer ma vie jusqu’à ce que je me lance en politique.

Mon premier emploi était à la Société canadienne du cancer, dans le cadre d’un projet qui s’appelait Air pur. C’était avant les lois sur le tabagisme et l’uusage de la cigarette en milieu de travail. La Société du cancer du Canada tenait des rencontres dans les milieux de travail pour sensibiliser les travailleurs aux risques du tabagisme et menait des campagnes auprès des politiciens pour faire adopter des lois sur le tabac. J’ai aussi collaboré quelques temps à un projet de faire une scène alternative à Saint-Jérôme, à la Vieille-Gare. Mais ce projet est tombé à l’eau.

J’ai ensuite travaillé pour la corporation régionale de développement à créer des projets d’économie sociale dans les Laurentides. J’ai donc travaillé avec des coopératives, et aidé des CPE à préparer des plans d’affaires. Ces activités m’ont mis en contact avec le Regroupement des organismes communautaires des Laurentides(ROCL), un organisme où j’allais éventuellement obtenir un emploi et travailler durant 8 ans. Jusqu’au jour de faire le saut en politique.»

Étiez-vous un militant au sein du NPD à l’époque?

«Non, mais j’avais observé la montée de Jack Layton, et je voulais le suivre. J’ai appelé des gens que je connaisssais au NPD, je leur ai dit, moi je suis au ROC, je connais le communautaire. Ce qui me motivait surtout, c’était d’emmener les valeurs du milieu communautaire, soit la solidarité sociale et le respect, sur la place publique.  Quand j’ai pris cette décision, il faut ajouter que j’avais environ 8% des chances de gagner, j’y étais donc pour défendre des idées d’abord et avant tout.

Je ne voyais personne en politique qui portait ces valeurs-là. Dans mon parcours de vie, moi ça me tentait de le faire. Le saut en politique me tentait. J’ai donc pris environ un mois de congé sans solde et je me suis lancé dans la campagne. Je suis devenu un homme politique.»

Être élu député dans la vague orange, c’était une surprise?

«Disons que la surprise a été graduelle, je dirais. Les premières semaines, les gens m’écoutaient parler sans que je puisse mesurer dans quelle mesure mes propos les rejoignaient, mais vers la fin, ils accouraient pour obtenir mon dépliant. Ainsi, la dernière semaine, on s’est mis à y croire.

Quand j’ai été élu, j’ai tout de suite voulu assumer un leadership différent. J’avais vu des députés couper des rubans quand j’étais dans le communautaire, et je ne voulais pas être de ceux-là. Je me souviens que je me projetais dans le rôle du député à cette époque et je me demandais, si j’étais là, qu’est-ce que je ferais?

J’ai donc mis sur pied des cafés-rencontres, où j’écoute les gens et je peux mieux saisir leurs attentes. J’écris aussi, régulièrement, aux électeurs de mon comté, et ils me répondent. Ainsi j’ai eu des conversations avec des électeurs sur les crédits d’impôt pour handicapés, l’assurance chômage, le soutien aux vétérans, les coupures de Postes Canada et bien d’autres sujets.

J’ai quand même conservé la tradition d’une épluchette de blé d’inde annuelle, une création, à l’époque, du député Paul-André Forget, qui reste une belle occasion de se rencontrer et de discuter avec les gens.

En cours de mandat, je suis devenu porte-parole de la francophonie. Depuis 3 ans, on souligne la journée de la Francophonie dans le comté. Il m’a fait plaisir d’y accueillir des immigrants venus s’installer qui ont choisi le français, et de célébrer leur choix.

Je voulais aussi présenter un projet de loi sur la franco-responsabilité, un projet pas encore réalisé, mais qui donnerait naissance à une série d’actions où tous les citoyens, entreprises et corps publics mettraient les bouchées doubles pour créer une ambiance francophone, allant de la décoration et de l’affichage jusqu’à la musique dans les ascenseurs!  Bref, faire de la défense du français l’affaire de tout le monde.

Arrivé au Parlement, je me suis retrouvé dans le dossier des droits numériques. J’ai fait partie d’un comité parlementaire qui a tenté de faire passer une loi C-11 plus favorable aux auteurs, mais comme dans toutes les lois des conservateurs, les auteurs ont fini par y perdre de l’argent.»

La justice fiscale

«Chaque député a le devoir de présenter un projet de loi au cours de son mandat. Pour ma part, je m’étais toujours intéressé au partage de la richesse. Et je tenais, j’y tiens encore d’ailleurs, à dénoncer les paradis fiscaux. Pour moi, c’est mon enjeu, ça me tient à coeur et c’est central dans les années à venir. J’ai donc présenté une motion pour que le gouvernement mette fin à l’utilisation des paradis fiscaux qui permettent aux entreprises et citoyens canadiens d’éviter leur juste part de taxes. Les conservateurs ont battu cette motion en avril 2014.

L’écart entre les très riches et tous les autres continue d’augmenter.  Il faut règler cela une fois pour toutes! Et il faut que ce soit le NPD qui règle cette question parce que les autres partis, ça ne les intéresse pas. Non seulement ça ne les intéresse pas, mais ils collaborent à l’évasion fiscale. C’est pour cela qu’il faut à tout prix battre Harper. En ce moment, le gouvernement retarde les poursuites pour évasion fiscale. Revenu Canada veut faire son travail, mais ça bloque au bureau du premier ministre.

C’est pour cela que je veux continuer mon travail à Ottawa, écouter les enjeux locaux, multiplier les rencontres et meetings, aller chercher l’appui des gens et mener une action à Ottawa pour changer les choses.»

Vous êtes nationaliste et défenseur du français: pourquoi pas souverainiste?

«C’est un positionnement que j’ai depuis longtemps. Certains me voudraient peut-être plus fédéraliste, d’autres plus souverainiste, ou plus nationaliste, mais mon approche à moi, elle est humaniste, j’essaie d’améliorer d’abord la situation des gens.

Pour l’instant, à l’intérieur du Canada, je crois qu’on a plus d’outils pour améliorer la vie quotidienne des gens.

Fondamentalement, je suis fédéraliste. Je suis conscient que le Québec n’a pas toujours eu la part gagnante dans nos relations avec Ottawa, mais avec de la bonne volonté, on peut aller assez loin. J’ai toujours pensé que j’ai plus de liens avec les ouvriers ou les chômeurs du Québec et d’ailleurs qu’avec notre grande élite locale commerciale ou industrielle.

Je me sens plus d’affinités avec les gens qui ont du mal à arriver, qui peinent à payer leur loyer. J’aime mieux la perspective d’améliorer le sort de ces  gens, plutôt que de travailler dans une question identitaire. Il faut être forts au Québec pour défendre nos dossiers, mais ce n’est pas incompatible avec le Canada.

Le Québec a grandi contre vents et marées à l’intérieur du Canada. On est une société moderne. On sait d’où on est partis, avant la Révolution tranquille, mais on n’en est plus là!  C’est pas un goulag ici!»

Que ferait le NPD tout de suite s’il était élu?

«La première chose en rentrant, ce sera de rétablir les transferts aux provinces en santé. Ces montants ont diminué de moitié depuis 25 ans et il faut rétablir cela. Les gouvernements provinciaux ont des besoins immenses et l’argent n’est pas là.

Il faut aussi améliorer le sort des personnes âgées. Il faut les sortir de la pauvreté. Les gens qui ont juste la petite pension du gouvernement n’arrivent pas! Ils ont 16 000$ par année et cette année, le gouvernement conservateur leur a donné 17 cents par mois d’augmentation!

Ces personnes ont travaillé toute leur vie, et il n’y a pas de raison qui justifie qu’elles se retrouvent dans la misère dans un pays qui a un système public de pensions. Depuis 1994, on n’a pas construit d’HLM ici. Il y a bien un programme et des transferts fédéraux du programme de logement social abordable, mais ça prend une banque de logements à coût abordable accessibles rapidement pour les gens qui n’ont pas les revenus suffisants.

J’ai eu deux grands rêves dans ma vie. D’abord, en voyant le sort des personnes défavorisées, je rêve que plus personne ne doive coucher dehors, ni manquer de nourriture. Mon deuxième rêve, c’est de me baigner dans la rivière du Nord, comme ceux qui nous ont précédé dans cette belle région. L’eau est propre jusqu’au lac Raymond(à Val-Morin). Il faut la rendre propre et accessible, c’est un joyau. Imaginez: autrefois on louait des barques pour se promener paisiblement sur la rivière…»

Pendant la campagne, comment les gens vous accueillent?

«J’ai pas besoin de parler longtemps, les gens me connaissent. Plusieurs sont déjà décidés et c’est positif dans mon cas.

Ce qui m’inquiète le plus, c’est qu’à environ une porte sur trois, les gens ne s’intéressent pas à la politique. On sent du désintérêt et du cynisme. Je sais que les choses ne sont pas parfaites, mais j’invite les gens à se motiver. Dans certains pays, on se bat pour le droit de voter, alors qu’ici c’est accessible, libre, et fait dans les règles.

Les jeunes doivent s’en mêler: ils n’hériteront pas seulement des dettes des générations précédentes, mais aussi d’institutions solides qu’ils devront protéger et parfaire.

En vue du 19 octobre, il faut espérer que les gens choisissent le meilleur premier minsitre. Ultimemement c’est ce qu’on décide dans une élection: qui va diriger le Canada pour les 4 prochaines années.  Le Canada doit redevenir une voix pour la paix, pour la responsabilité sociale et environnementale. La planète en a bien besoin.»

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