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Le dernier cri des rites funéraires

Camille Gascon, finissante de la cohorte 2016 en journalisme et communications au Cégep de Saint-Jérôme.

On retrouve plus de 3000 cimetières au Québec. Plus de 3000 espaces qui ont été témoins d’une multitude de rites funéraires, des rites qui ont évolué au fil du temps, du 19e siècle à aujourd’hui. Aussi étrange que cela puisse paraître, la mort a un style qui se renouvelle.

«À l’époque, il y avait une véritable phobie d’être enterré sans cérémonie dans une fosse commune. C’est considéré comme l’un des pires déshonneurs», explique Martin Robert, doctorant à l’UQAM, qui réalise présentement sa thèse sur l’histoire des morts du Québec au 19e siècle. Encore majoritairement catholique à cette époque, la société québécoise laissait la religion administrer ses morts. Les croyants tenaient à avoir une messe après leur décès, car celle-ci leur promettait un départ paisible vers l’au-delà.

Ainsi, pour assurer des funérailles honorables aux familles ouvrières, l’Association Saint-Joseph de Montréal a été créée en 1851. Cette association récoltait un montant chez ses clients quotidiennement, comme une taxe. Lorsqu’il y avait un décès, l’argent qui s’était accumulé était pris pour organiser les obsèques. Cette façon d’agir ressemblait à une assurance qui protégeait le sort des Québécois après leur mort.

La paix des corps

Si l’on recule de deux siècles, presque tous les cimetières étaient à l’extérieur des murs de la ville. M. Robert exprime que la raison de cette tendance était hygiénique, car on craignait la propagation de bactéries par les corps morts.

Dans les années 1850, on assiste à la création de nombreux cimetières extra-muros au Québec. Quatre nouveaux cimetières sont fondés à Montréal, sur le Mont-Royal, dont le cimetière Notre-Dame-des-Neiges et le cimetière Mont-Royal, toujours administrés par des institutions religieuses. «C’est seulement au 20esiècle que des corporations indépendantes des paroisses vont être fondées pour reprendre l’administration de certains cimetières», indique Martin Robert.

Le premier crématorium du Canada fut créé en 1901 par des protestants au cimetière du Mont-Royal, un cimetière ouvert à toutes les confessions et à toutes les ethnies. On peut donc supposer qu’avant le 20e siècle, il n’y avait pratiquement pas d’incinérations au Québec. Les défunts étaient enterrés en chair et en os.

D’ailleurs, la crémation est permise aux catholiques depuis seulement 1964. Avant cela, c’était très mal vu. Martin Robert explique pourquoi : «La résurrection des corps régissait le rituel funéraire catholique. Il y avait cette idée qu’à la fin des temps, les corps des morts vont sortir de terre, comme des zombies. Leur corps et leurs âmes seront ressuscités. C’était le principal argument contre la crémation, car si on brûle les corps, cette idée n’est plus possible.»

Tranquillement, les mentalités ont changé. Il fallut attendre jusqu’en 1976 pour voir l’apparition d’un crématorium au cimetière catholique Notre-Dame-des-Neiges, le plus grand cimetière du Canada. «En ce moment, le taux des incinérations au Québec avoisine les 70%», précise M. Robert.

«Les gens ont trouvé des façons de célébrer différemment. Des familles vont se réunir et organiser elles-mêmes des funérailles, sans faire appel à l’église», explique Ronald Labonté, actuel prêtre de l’église de St-Sauveur. Mgr. Labonté est prêtre depuis 49 ans. S’il continue de vanter les bienfaits que peut apporter la religion durant le processus de deuil, il a vu la laïcisation évoluer et il est conscient des changements qu’elle engendre.

Retourner à la terre

Les Sentiers, situé à Prévost dans les Laurentides, est un cimetière à faible impact écologique, où la mort s’harmonise avec la nature. Plusieurs options y sont offertes, mais règle générale, il est possible d’enterrer les cendres d’un défunt en forêt et de venir s’y recueillir sans être démoralisé par les tombes en rangées d’un cimetière traditionnel. De plus, les lieux offrent la possibilité de réaliser toutes les procédures funéraires sur place, dans une grande ouverture d’esprit.

http://www.magnuspoirier.com/fr/calendrier-des-evenements/les-sentiers-commemoratifs-de-la-riviere-offre-une-alternative./?date=2016-03-23
http://www.magnuspoirier.com/fr/calendrier-des-evenements/les-sentiers-commemoratifs-de-la-riviere-offre-une-alternative./?date=2016-03-23
La conscience écologique influence donc beaucoup l’évolution des rites funéraires. Les gens souhaitent faire attention à leur impact jusqu’à leur mort. John Tittel, le cofondateur de l’entreprise funéraire Les Sentiers, est conscient de ce phénomène : «Quand une personne meurt, ça laisse un impact environnemental. Selon des études de la CANA («Cremation Association of North America»), l’embaumement et l’incinération sont à 99% semblables en termes de conséquences. Toutefois, l’un affecte le sol et l’autre, l’air.»
Afin de réduire cette empreinte écologique, des cercueils et des urnes biodégradables ont fait leur apparition sur le marché funèbre. La compagnieUrna Bios propose même des urnes biodégradables qui contiennent des semences d’arbres. Une fois enterrées, les cendres fertiliseront les semences et un arbre poussera.
Mgr. Labonté est sceptique : «Ce sont des ‘‘bébelles’’. Au fond, les gens se disent que dans leurs cendres, un arbre va pousser, alors ils vont continuer à vivre.  C’est donc le goût de poursuivre sa vie qui justifie ce choix.»

Le prix de la mort

Martin Robert voit dans ce besoin d’agir écologiquement une possibilité d’innovation technologique. Un bon exemple serait l’invention de Jae Rhim Lee, une artiste qui a fait des études en art, en permaculture, en psychologie et en science aux États-Unis, notamment au MIT (Massachusetts Institute of Technology). Native de la Corée du Sud, Lee a développé des champignons, appelés champignons d’infinités, pour éliminer les toxines présentes dans un corps après son décès. Ceux-ci sont fixés à un costume. La personne décédée porte cet habit lors de sa mise en terre. Une fois enterrés, les champignons décomposent le cadavre, en éliminant tous les déchets toxiques absorbés au cours d’une vie. Ces avancées sont audacieuses, mais elles représentent aussi une opportunité commerciale.

Parce que mourir a un prix. Avec toutes les options offertes aujourd’hui par les entreprises funéraires, une méfiance est parfois ressentie par les consommateurs. Plusieurs des sites Internet de ces entreprises, commeAlfred Dallaire Memoria, n’affichent même pas de montants. Il faut absolument faire une demande de soumission pour avoir des réponses.

Toutefois, certaines compagnies ne cachent pas le coût de leurs services. Azur incinération propose une incinération immédiate pour 390$. Ensuite, on affiche des coûts d’incinération allant jusqu’à 1190$, compte tenu des funérailles choisies. Le Salon Funéraire Lajeunesse Fortin Cenac suggère quant à lui des funérailles traditionnelles (embaumement, exposition au salon funéraire, cercueil de base, corbillard…) pour 3975$.

À partir de 2000$, Les Sentiers vous offrent une mise en terre pour une urne avec une concession de 50 ans, incluant l’ouverture de la terre, un marqueur en granit noir (pierre tombale), une photo-porcelaine et des options supplémentaires au choix.

«Les croques morts sont démonisés. Selon les stéréotypes, on est là pour prendre l’argent des familles et les surcharger. La réalité est plutôt que c’est excessivement cher de gérer une entreprise funéraire, les produits et les services sont chers. Ce qui varie, c’est la qualité du service. Bien souvent, pour un coût légèrement supérieur, le rituel offert est bien meilleur et engendre un meilleur deuil», témoigne John Tittel.

Le futur des rites funéraires

«L’avenir de la mort est dur à prédire. Il y a de nouvelles tendances. Les gens sont à la recherche de nouvelles façons pour dire adieu. Toutefois, le besoin de solidarité demeure et c’est important pour le futur», conclut Mgr. Labonté.

Le projet de loi 66, régissant le domaine funèbre, vient d’être adopté au Québec. Celui-ci tente de baliser les nouvelles pratiques. Ainsi, selon la loi, il est maintenant légal de séparer les cendres d’un défunt en plusieurs parties. Les pratiques marginales, en termes de rituels funéraires, sont aussi tolérées. Ces nouvelles tendances, comme la dispersion des cendres, étaient déjà établies dans le milieu funèbre, mais elles n’étaient pas encore légalisées. «La loi 66 va affecter nos services. Le temps nous dira si ça sera positivement ou négativement. Ce projet législatif n’a pas plus de dents que le précédent, mais certains aspects ont été décidés par des individus qui ne connaissent rien au domaine funéraire», déclare John Tittel.

Quant à Martin Robert, il voit une cohérence entre le désir de prendre ses propres décisions et ce qui se produit dans le domaine funéraire: «Dans toutes les sphères de notre vie, on est amené à faire des choix autonomes. C’est donc illogique de ne pas avoir la possibilité de choisir ce qui arrive à notre mort et après notre mort.»

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