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Le Trouble-tête, Personnes, Topos

Le battant de la rue

Un texte de Maxence Guindon, finissant de la cohorte 2016 en journalisme et communications au Cégep de Saint-Jérôme.

Yves Manseau est un précaire rescapé de la rue. C’est un grand bonhomme bedonnant à l’allure bienveillante affublé d’un grand sourire de père Noël et d’une petite barbe blanche. Après avoir dormi sous des toits aussi variés que des conteneurs de poubelles ou une chambre d’hôtel à prix modique, il s’installe devant l’Uni-Café où il fera de très belles rencontres. C’est avec nostalgie que le vieil homme raconte ses conversations échangées avec les étudiants de l’UQO et la multitude de passants de la ville. Celui-ci avouera que « le contact humain avec les gens [lui] manque un peu ». De plus, il confie que la générosité des gens était telle qu’il pouvait recevoir jusqu’à 80 cafés par jour !

Le contact humain. Cet aspect de la socialisation semble être son domaine, car avant de s’établir dans les rues de Saint-Jérôme, Yves vivait à Montréal et était un militant engagé pour les droits de l’homme. Ce qui lui a valu plusieurs séjours en prison en raison de ses dénonciations contre la police. Sa connaissance du droit lui a toujours permis de s’en sortir indemne.

Descente aux enfers

C’est alors qu’il était assez fortuné et menait une vie enviable que l’enfer de la drogue le frappe violemment et lui valut une visite entre les murs de Portage. « La thérapie fait descendre la tension, mais c’est à toi de t’en sortir seul, une fois relâché dans la société. » Me confie-t-il. Après avoir fièrement dévoilé sa sobriété, il confie « qu’en thérapie tu découvres que le monde roule sans toi ». Une phrase qui fait réfléchir longuement.

C’est grâce au centre de désintoxication qu’Yves découvre Saint-Jérôme et qu’il décide d’y rester. Pour continuer sa thérapie, il ne se gêne pas pour faire des marches dans les rues du domaine Parent où l’architecture le fascine. Il y a aussi le train qui lui permet de rester en contact avec sa famille à Montréal. Cependant, en raison de son passé, à chaque fois qu’Yves part à la métropole, il a un plan qu’il se doit de suivre pour éviter d’être confronté à ses vieux démons. L’autre raison en faveur de Saint-Jérôme, c’était son travail auprès du coroner. Une enquête, le dossier Berniquez, qu’il n’a pu terminer en raison de sa chute à la rue, portait sur une mort d’homme aux mains des policiers. C’est par fierté qu’il a décidé de le mener à terme.

S’aider pour aider les autres

Aujourd’hui, Yves Manseau pense à la retraite, il mène ses derniers combats. Il pense davantage à sa santé qu’avant et son objectif principal est de prendre soin de lui. C’est dans cette optique qu’il commence à faire du bénévolat dans le défunt centre de jour en itinérance. Lorsque celui-ci ferme, Yves est indigné. C’est alors qu’il s’implique dans le mouvement naissant du Collectifs de la Rue Solidarité des Laurentides. « Au début, je faisais ça pour moi », me confie-t-il, mais plus le CRSL prend de l’ampleur, plus les gens embarquent et Yves se rend compte que la solidarité des gens dans le besoin est très forte.

Les raisons de s’insurger sont nombreuses selon Yves. Il a d’abord le manque d’écoute envers les gens de la rue de ceux qui sont censés les aider. Pour illustrer cette situation, Yves me raconte ceci : « On a décidé de porter plainte à propos de leur façon de nous informer et le bureau des plaintes en a parlé avec les gens contre qui on avait porté plainte. » Les autres irritants pour Yves se retrouvent dans la bonne foi des gens. Malgré de bonnes intentions, la mauvaise gestion des fonds publics depuis 20 ans résulte dans la fermeture de plusieurs ressources pour les itinérants. Notamment le centre de jour. De plus, cinq bâtiments qui devaient servir aux itinérants ont été vendus et ne servent plus à leur fonction première. « On parle d’autour de 2 millions en immobilisation de perdu ! »

Pour y arriver, le CRSL sollicite la solidarité qui réside déjà au sein des gens de la rue. Parce que la rue est le lieu de beaucoup d’abus, mais aussi de beaucoup d’entraide. « Il y a un réseau d’hébergement au sein même des gens qui fréquentent le sous-sol de la cathédrale », raconte-t-il pour expliquer cette situation. Selon lui, du point de vue de la rue, les décisions prises par les hauts placés du milieu communautaire ne peuvent pas marcher parce qu’ils sont trop déconnectés de la réalité. « Il a de quoi de bon à tirer de la rue si on les écoutait davantage », soutient-il. Dans ses luttes, Yves n’a plus le droit à l’erreur à cause des accrochages qu’il a eus avec les organismes communautaires. Cette situation ne le gêne pas du tout. Son but reste de sortir le meilleur de tous ceux qui s’impliquent dans le dossier du centre de jour. Mais le vrai succès de ce projet provient « des signatures qu’on a recueillies à la cathédrale et l’implication de la communauté ».

Cependant, Yves reste un rescapé de la rue. Pour éviter de retomber, il écrit. Il est commis pour la revue l’Itinéraire et il est présentement en pleine recherche pour faire une biographie sur Napoléon Rieux, un homme qui était très engagé dans le milieu communautaire jérômien. Malgré tout, sa situation financière reste précaire, mais il préfère cela ainsi, car avoir trop d’argent pourrait signifier une rechute dans son cas. En finissant l’entrevue, le vieux bonhomme me confie que : « d’avoir du fun et contribuer à la société, c’est ça la réintégration ». Probablement que les dirigeants communautaires de Saint-Jérôme devraient s’inspirer de ces mots, car : « il ne suffit pas d’apprendre à quelqu’un à pêcher, il faut aussi lui donner accès à la rivière. »

rivière23052016

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