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Le Trouble-tête, Reportages, Topos

Immigration au Canada: du chemin à faire?

Un texte de Daphnée Campeau, finissante de la cohorte 2016 en journalisme et communications au Cégep de Saint-Jérôme.

En remontant dans l’histoire canadienne, on constate que les mouvements migratoires sont à la base de ce pays confédéré. Encore aujourd’hui, le Canada est une terre très prisée par les immigrants et les réfugiés partout à travers le monde. Toutefois, il est possible de se questionner si les ressources qui attirent tous ces nouveaux arrivants proviennent plutôt des initiatives étatiques ou celles communautaires, voire privées. Portrait et vices cachés d’un pays dont on vante l’excellence des politiques d’immigration.

Ils sont cinq amis qui ont correspondu virtuellement puis développé un sincère attachement envers une famille syrienne. En novembre dernier, l’évidence les a frappés : ils devaient parrainer les Darwish, les sortir de la pluie de bombes qui frappait leur pays et les faire venir au Canada. Cinq citoyens, aidés de plusieurs bienfaiteurs, qui en moins d’un mois ont ramassé près de 30 000 $ pour changer à tout jamais le sort de cette famille. Raphaëlle Sinave est l’une d’entre eux : « La question de solidarité ça concerne tout le monde. Si le gouvernement n’agit pas, on ne va pas s’asseoir sur nos lauriers. On a senti l’urgence d’agir. On s’est donc lancé »

Photo: Jacques Nadeau, Le Devoir. Rafaëlle Sinave et Maude Ménard-Dunn en conversation via Skype, avec la famille Darwish
Photo: Jacques Nadeau, Le Devoir. Rafaëlle Sinave et Maude Ménard-Dunn en conversation via Skype, avec la famille Darwish

Luisa Veronis, géographe sociale et enseignante à l’Université d’Ottawa, semble croire, comme le cas de la famille Darwish le démontre, que le Canada déploie beaucoup de ressource et est l’un des meilleurs pays où immigré. Toutefois, « ces ressources reposent malheureusement beaucoup sur le bénévolat et le monde communautaire. Il y aurait de l’investissement à faire de la part du gouvernement. »

Ces ressources proviennent notamment des organismes tels que Le Coffret, un service communautaire d’immigration des Laurentides. Line Chaloux, sa directrice générale nous expose le travail à effectuer, car l’accueil des immigrants n’est pas une mince affaire : « Il faut préparer la communauté avant d’accueillir des immigrants. On travaille beaucoup à sensibiliser la population sur le sort de ces nouveaux arrivants et l’apport de l’immigration dans le développement économique, culturel et social. » Elle précise qu’elle doit avant tout ne pas créer une dépendance chez les immigrants envers Le Coffret. Leur travail est donc de les intégrer de façon à les rendre autonomes.

Ce souci d’intégration ne semble pas être pris en compte par le gouvernement. « Les parrainages pris en charge par l’état, contrairement à ce que nous faisons présentement, laissent un peu les nouveaux arrivants à eux-mêmes. Ils arrivent ici, on leur donne un appartement, on leur donne leurs chèques et on leur dit : “’ débrouillez-vous”’, déplore la travailleuse sociale et marraine, Raphaëlle Sinave.

Au-delà du facteur social, la préparation à l’arrivée d’un immigrant est longue et complexe. Les tonnes de paperasses fédérales (s’ajoutent les provinciales, au Québec), la francisation, la recherche d’emplois, le logis, l’éducation des enfants et l’accessibilité à un transport sont des préoccupations que Raphaëlle Sinave et Line Chaloux connaissent bien. Toutefois, cette expertise semble faire défaut aux fonctionnaires. “On s’est vraiment frappé à des murs lors du parcours, soulève Raphaëlle Sinave. On a appelé à Immigration Canada pour n’avoir absolument aucune réponse. On a téléphoné au gouvernement pour savoir comment parrainer une famille et il nous dit de nous référer à un groupe communautaire parce qu’ils ne pouvaient pas répondre à nos questions. Je veux dire, c’tune joke-là”, lâche-t-elle encore abasourdie.

Les défis de l’immigration

Au-delà des méandres de la fonction publique, les immigrants doivent se confronter à plusieurs défis, même bien encadrés. D’abord, la langue est l’un d’eux. En ce sens, Luisa Veronis critique le manque de temps d’adaptation offerts aux nouveaux arrivants : “On sait que parfois, pour certaines personnes, ça prend beaucoup plus de temps selon l’âge, la condition, le niveau d’éducation, le pays d’origine. Le Canada pourrait être un petit peu plus généreux sur ce point.”

Le climat canadien donne aussi du fil à retordre aux immigrants. “Il a été prouvé que les gens qui arrivent au début de l’hiver, soit en décembre ou en janvier, ont beaucoup plus de difficultés à s’adapter que d’autres qui arrivent plutôt au printemps. Beaucoup d’anciens arrivants disent que le climat canadien est pour les dures à cuire”, rapporte l’experte, un sourire en coin. Néanmoins, aussi banal que cela puisse paraître, la sédentarité et le changement d’alimentation qu’apporte l’hiver se font ressentir, d’autant plus chez des personnes qui sont en processus d’intégration.

La reconnaissance des acquis pose également problème à plusieurs immigrants, note la géographe. On assiste à plusieurs cas où un travailleur extrêmement qualifié ne se voit pas reconnaître son expertise. Toutefois, ce manque de reconnaissance provient parfois d’une discrimination pure et simple. “Il a été démontré que si on envoie des CV portant des noms exotiques non canadiens, même si ces personnes possèdent les qualifications, ils seront moins appelés à faire une entrevue, soulève Mme Veronis. Les défis proviennent donc surtout du domaine socioculturel”.

Déconstruire les préjugés

“Ils volent toutes nos jobs”. Ce à quoi rétorque Line Chaloux : “C’est une légende urbaine. Les gouvernements membres de l’ONU sont obligés d’avoir un fonds international en cas de crise. En ce sens, dans la situation actuelle de crise en Syrie, le gouvernement canadien, avec l’accueil des 25 000 réfugiés syriens, a décidé de faire de l’investissement local.” Cet argent est donc investi ici et non ailleurs. Ces immigrants participent donc à l’économie par leur simple présence.

Les problèmes démographiques qui entraînent une population vieillissante dans beaucoup de régions de l’Occident permettent à contrer ce discours, selon la directrice du centre Le Coffret. “Par exemple, ici, dans les Laurentides, un nouveau rapport de Rapport Québec vient de sortir. Environ 6000 emplois seront disponibles d’ici les prochaines années et la population locale ne pourra pas répondre à ce besoin de mains-d’œuvre. L’immigration est donc une belle alternative”, soutient Mme Chaloux.

“Obtenir leur premier logement est souvent très difficile : les nouveaux arrivants n’ont généralement pas d’histoire de crédit au Canada, ils n’ont pas les moyens de donner le premier et le dernier loyer ou n’ont pas de références”, souligne Mme Veronis. Nonobstant, plusieurs partenaires de Line Chaloux soutiennent préférer d’avoir des locataires immigrants que des Québécois. Ils n’ont jamais eu de mauvaise expérience. Effectivement, ces derniers seraient, en règle générale, très assidus dans leur paiement, car ils craignent de perdre leur logement.

Enfin, Luisa Veronis souligne un dernier préjugé récurrent envers les nouveaux arrivants : “. On croit souvent que les immigrants sont moins éduqués alors qu’en fait ces personnes migrantes au Canada sont l’élite de leur pays d’origine. Ils doivent répondre à une série de critères avant leur entrée.”

Ville contre région?

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, les discriminations ne se concentrent pas en région. En fait, d’après Mme Chaloux, dans le cas des Laurentides, l’intégration se fait très bien et la population locale est très ouverte à venir en aide aux nouveaux arrivants. Cependant, selon l’enseignante, Luisa Veronis, l’ouverture dépend des régions, et souvent l’un des facteurs majeurs est la stabilité économique. Si une région à un fort taux de chômage, alors l’ouverture de ses habitants face à l’immigration risque d’être moindre. Comme quoi les préjugés persistent.

Néanmoins, la ville tout comme la région semblent offrir des avantages singuliers. Par exemple, selon Raphaelle Sinave, les communautés culturelles déjà établies, l’accès à la nourriture exotique traditionnelle, la concentration de centre communautaire et l’accessibilité des transports en commun font de la métropole montréalaise un lieu de prédilection pour accueillir la famille Darwish. Luisa Veronis souligne toutefois que “la ville entraîne un plus grand anonymat et donc parfois de l’isolement tandis qu’en région, la curiosité face aux autres cultures entraîne une ouverture devant l’Autre”. La marraine de la famille syrienne, Raphaelle concède, mais nuance : “Vivre en ville veut aussi dire vivre de manière plus incognito. Je me demande jusqu’à quel point c’est un désavantage : on souhaite avant tout s’intégrer dans un milieu sans trop être pointé du doigt. Par contre, lorsqu’on croise une personne migrante dans la rue, ce n’est pas écrit dans son front, on n’a pas accès à leur vécu. Cela peut donc être difficile : avoir l’impression qu’on est incompris.”

Un vent d’espoir

Photo : Nathan Denette. Le premier ministre Justin Trudeau accueille les réfugiés syriens.
Photo : Nathan Denette. Le premier ministre Justin Trudeau accueille les réfugiés syriens.

Malgré les nombreuses critiques véhiculées contre le gouvernement, les experts tendent à dire que tout n’est pas gris depuis le changement de gouvernement. “Trudeau a rapidement mis en œuvre ce sur quoi il s’était engagé. Malgré les critiques qu’on peut entendre à savoir si ç’a été fait trop rapidement et si l’accessibilité était bien organisée, je lève mon chapeau. C’est un nouveau gouvernement qui arrive alors qu’Harper avait démoli et déconstruit à peu près toute structure publique, parapublique et communautaire en lien avec l’immigration”, félicite Raphaëlle Sinave. Effectivement, selon elle, c’est clair que pour le nouveau gouvernement en place c’est un défi de répondre à ses engagements dans un contexte où les structures sont un peu mises à mal. Toutefois, en son sens, il est bien difficile de surpasser le gouvernement conservateur qui avait accueilli 9 réfugiés syriens en 2013 alors que la crise était à son apogée.

 

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