fbpx
Le Trouble-tête, Reportages, Topos

Au pays de l’or vert

Selon une étude de la Banque CIBC, la légalisation de la marijuana apporterait entre 3 et 10 milliards de dollars aux coffres de l’État canadien. Dans le système prohibitionniste en place, cet argent va directement dans les poches des criminels. Avec l’éventuelle légalisation, le marché noir pourrait bien partir en fumée, au profit de l’État qui s’embarque dans le business de l’or vert.

Crish, surnommé ainsi dans le milieu lorsqu’il trafiquait, se qualifie lui-même de petit vendeur. Sur une trentaine de clients, 12 lui achetaient 3,5 grammes de marijuana tous les jours. En plus du pot, il vendait notamment  du speed et un peu de poudre. «Mettons que j’allais dans un show de métal, j’amenais de la poudre pour la vendre. J’étais opportuniste, je pouvais vendre pour 600 $ en une journée.»

Il a commencé à trafiquer dans son école secondaire à 15 ans, puisqu’il avait besoin d’argent et parce que la vente lui permettait de consommer gratuitement. «J’avais des amis qui fumaient et ils m’ont présenté à ceux qui livraient et c’est à force de parler avec eux que j’en suis venu éventuellement à travailler avec eux», explique-t-il.

Pizza et marijuana

Selon Line Beauchesne, professeure en criminologie à l’université d’Ottawa, seulement 1 à 10 % du trafic de drogues est intercepté par la police. En parfaite symbiose entre petits et gros vendeurs, le système au noir actuel est organisé, complexe et lucratif.

Toutes les techniques sont bonnes pour cacher les stupéfiants. «La vente se fait beaucoup par la livraison de pizza. Quand tu vas arrêter un livreur de pizza, il y a de grosses chances qu’il ait du pot avec lui. C’est le fun, dans le char ça sent juste la pizza», expliqmarijuana23052016ue Antony Nociti, patrouilleur de la ville de Mascouche, ayant participé au projet IRIS dont le but était de «faire le ménage» dans les lieux publics de la ville.

Pour ne pas se faire prendre, lui, le jeune vendeur, plaçait le pot dans les plats Tupperware de sa mère et rangeait le tout dans son sac à dos. «J’avais l’impression que ça cachait l’odeur, mais pas plus qu’il faut», dit-il en riant.

Sur une période de quatre mois, l’équipe de 4 policiers contribuant à IRIS a effectué 175 arrestations reliées au trafic et à la possession. «Il y a un temps où on faisait entre 15 et 20 arrestations par quarts de travail.», continue le policier.

Line Beauchesne note qu’il y a au Canada une grande activité pénale à l’égard du cannabis même si le ¾ des Canadiens l’a essayé au moins une fois dans leur vie. 600 mille Canadiens ont, à l’heure actuelle, un dossier judiciaire à cause du cannabis. C’est encore 70 % des infractions en matière de drogues. 75 % de ce 70 % est pour simple possession.

«Tu vas mourir pour ta badge»

De fil en aiguille et avec le temps, Crish a collaboré avec un gang du quartier Saint-Henri à Montréal. «J’avais un territoire à respecter. Même si je vendais pour des gros bosses affiliés à la famille italienne, je n’aurais pas pu aller vendre à côté.»

Comme l’explique Antony Nociti, «il y a des territoires et une hiérarchie à suivre. Si tu ne rentres pas dans le rang, tu vas te faire ramasser ou on te retrouvera plus.»

«Tout le monde pense que c’est du monde méchant, ce n’est pas du monde méchant, c’est du monde qui n’aime pas se faire crosser», explique Crish.

Le modèle s’organise en page qui fonctionne telle une entreprise. «C’est un peu la même chose qu’une compagnie de taxi sauf qu’au lieu que le chauffeur t’apporte à en endroit, il va te porter du pot. Il y a des téléphonistes, des peseurs, des trimmeurs, des chauffeurs et des livreurs», raconte Crish.

De midi à minuit, les clients peuvent appeler et composer leur code de trois chiffres. Ils seront, ensuite, rappelés pour passer la commande et recevoir les directives quant à la transaction. «Nous on avait un livre où l’adresse et autres information étaient inscrites en plus du NIP des clients. Comme ça, on s’assurait que ce n’était pas n’importe qui au bout de la ligne», renchérit le vendeur.

Au niveau du crime organisé, on retrouve un dealer dans presque chaque bar. Dans ces établissements, le gérant peut choisir un vendeur qui a le profil de sa clientèle. Par contre, il faut y penser à deux fois avant de refuser ce trafic. En 2000, Francis Laforest voulait empêcher qu’un réseau de vente de drogues contrôlé par un groupe criminel de motards s’installe au Bistrot Mc Tavish de Terrebonne où il était tenancier. Il a été retrouvé assassiné, frappé à mort par un bâton de baseball.

«C’est une autre game complètement. Pour ces criminels, c’est juste des affaires», souligne le patrouilleur.

Le policier Antony Nociti lors d’une saisie de cannabis à Mascouche en 2013. http://www.journaldemontreal.com/2013/10/01/un-voleur-tente-de-profiter-dune-saisie-de-cannabis-historique
Le policier Antony Nociti lors d’une saisie de cannabis à Mascouche en 2013.
photo: http://www.journaldemontreal.com/2013/10/01/un-voleur-tente-de-profiter-dune-saisie-de-cannabis-historique

Même s’il travaille avec une clientèle parfois violente, Antoni Nociti n’a presque jamais eu peur pour sa vie à part une fois. «Un jour, j’avais poursuivi un suspect et je l’avais arrêté après qu’on se soit tiraillé. Cette personne là, quelque temps après, m’a vu à la SAQ après mon quart de travail. Il a décidé de me suivre sur l’autoroute. Je savais qu’il était armé et qu’il avait une intention derrière la tête. J’ai heureusement réussi à le semer. Je n’en ai pas fait de cas. 2 à 3 semaines plus tard, on l’arrêtait encore et dans la cellule il a commencé à me menacer et ma dit “Tu vas mourir pour ta badge”. Je me suis promené longtemps avec mon arme à feu par après».

La culture du vert

Au fur et à la mesure qu’un page grossit, le groupe devient plus autonome. Au lieu d’acheter le «stock» ailleurs, le gang décide d’instaurer des «piaules», des logements qui ne servent qu’à cultiver le cannabis.

«Dans une chambre normale, on peut placer entre 12 et 16 plants. À chaque 39 jours ont sort la récolte et on peut espérer entre 900 et 1200 dollars par plant», témoigne le vendeur.

La qualité varie évidemment en fonction du prix. La marijuana de 39 jours se vend habituellement à 20 $ tandis que les récoltes de meilleure qualité peuvent coûter jusqu’à 35 $. «Si le pot sent ben fort, il y a de grosses chances qui soit ben ben bon.»

cocotte23052016

Après avoir vendu pour 900 et 1000 dollars par semaine pendant 5 ans, celui surnommé Crish a décidé de prendre sa retraite. «J’ai arrêté pour ma blonde et aussi parce que j’ai changé de vie. À la longue l’argent facile c’est lassant. Je m’enlignais pour devenir un gros joueur, il fallait que j’arrête, j’avais un mauvais feeling

Par contre, il lui arrive encore d’être accroché par des consommateurs à la recherche de drogues. «On me dit que j’ai une face de vendeur», raconte-t-il en riant.

La légalisation pour les bonnes raisons

Depuis que le projet de légalisation est sur la table, on assiste à une situation sans précédent à la grandeur du pays. En ce moment, il y en a plusieurs qui sont écœurés d’attendre que la situation devienne légale et il y a donc des magasins illégaux offrant des produits à base de marijuana qui ouvrent un peu partout. Le maire de Vancouver a d’ailleurs dit à la police de laisser passer à condition qu’il n’y ait pas de désordre.

«La police est prise dans un espèce de créneau où il y a une série de gens qui attendent le changement de lois et elle ne sait pas trop sur quel pied danser», explique la professeure Line Beauchesne.

Malgré tout, elle considère que légaliser est la meilleure des options. «Contrairement à ce que les gens pensent, la légalisation réduira l’accessibilité, contrôlera la qualité et les conditions de culture, identifiera clairement la concentration et permettra un discours ouvert de prévention.»

Le processus ne sera pas sans défis pour le gouvernement. Il y a plusieurs questions et enjeux à traiter. «La question la plus difficile que le gouvernement va avoir c’est la taxation. Ça a l’air d’un détail, tout le monde se demande où on va la vendre, moi je me demande combien on va la taxer.»

Elle explique que pour faire disparaître le marché noir il faut, dans un premier temps, avoir une taxe suffisamment basse pour le «casser». Cependant, elle pense que cette taxe sera difficilement négociable puisque le criminel est de juridiction fédérale et la santé publique provinciale.

http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/societe/2015/11/17/004-trudeau-marijuana-legalisation-expert-proceder-lentement.shtml
Photo: http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/societe/2015/11/17/004-trudeau-marijuana-legalisation-expert-proceder-lentement.shtml

En ce qui a trait à la production et la vente, la professeure est d’avis que le public doit prendre en charge le projet. «J’aimerais que ce soit le public qui gère le marché histoire d’apprivoiser les conditions de distributions, la publicité, l’âge, l’expertise pour conseiller les gens sur les produits et j’ai peur de laisser ça au privé, parce que le privé c’est le profit. Pour faire du profit, il n’y a pas 50 façons, tu augmentes la consommation.»

Elle explique que la légalisation doit être en fonction de la santé publique et non du profit à gagner. «Ça passe par un modèle de santé publique ce qui signifie deux choses. Premièrement, la prévention des usages à risques donc le contrôle des conditions de culture, l’étiquetage, le contenu du produit et la publicité. Deuxièmement le côté prévention qui doit fournir des soins à ceux qui ont développé des usages problématiques et faire de la recherche pour mieux comprendre la situation», conclue-t-elle.

Do NOT follow this link or you will be banned from the site!
>
Send this to a friend