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Ce n’est pas la faute à Google, c’est aussi la faute aux médias

Le journaliste que je suis n’aime pas beaucoup parler de lui. Mais bon, l’heure est grave…

Le 8 septembre 2019, TopoLocal aura 5 ans. Après 2,5 millions de pages à afficher de l’information locale et régionale à propos de Saint-Jérôme et des Laurentides, j’estime être suffisamment qualifié pour développer une réflexion sur l’avenir des médias d’information.

Je ne l’ai pas lue ailleurs au cours des derniers jours, je trouve donc important de la partager avec vous. À tout le moins de la publier ici, pour mémoire.

La voici: Si les médias ont de la difficulté à prospérer aujourd’hui, ce n’est pas à cause de quelques multinationales qui ne paient pas d’impôt et de taxes au Québec. C’est parce que le monde a changé.

Services locaux

Parfums du passé et nouveau monde

Comme dans toute entreprise, c’est difficile d’envisager l’avenir sans y inclure une interprétation du passé.

Avant d’être le propriétaire à tout faire d’un média numérique d’information locale, j’ai travaillé pour Québecor. D’abord comme journaliste à L’Écho du Nord, encore à Saint-Jérôme. À l’époque, les gens payaient 1$ pour lire les articles de quatre personnes et un/une photographe, en plus de quelques chroniqueurs et pigistes.

Quelques années plus tard, j’ai encouragé et travaillé auprès d’une centaine de journalistes de l’écrit un peu partout au Québec afin d’amorcer un virage numérique pour le compte des Journaux régionaux de Québecor, à partir de 2008. Cette aventure allait se terminer en 2013, alors que ces journaux ont été vendus à TC Média, puis liquidés peu après.

Dans le nouveau monde, celui où je pratique le journalisme depuis 5 ans, le seul support nécessaire à mon travail est l’internet, cette plateforme ouverte et accessible à tous par une multitude d’appareils. Je diffuse mes articles quand l’information est prête et j’avise mes lecteurs par notification, par courriel ou par les réseaux sociaux que j’ai quelque chose de nouveau pour eux.

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«Les Facebook et Google de ce monde», cette expression chère à plusieurs intervenants de la dernière commission parlementaire sur l’avenir des médias d’information au Québec, n’ont rien à voir avec le péril financier des médias qui n’ont pas l’internet comme premier support pour leurs contenus.

Évidemment, ce serait normal si les compagnies technologiques mentionnées plus haut percevaient systématiquement des taxes pour les ventes locales qu’elles réalisent ici. Il serait même normal que ces entreprises contribuent à la société en payant des impôts sur les territoires où elles profitent. Mais cet argent appartiendra aux citoyens et c’est le gouvernement qui décidera comment il doit être dépensé.

Ce qui n’est pas normal, c’est de se comporter comme si l’argent des marchands locaux dépensé sur Facebook ou Google devait revenir d’office aux médias, parce qu’ils diffusent de l’information.

Les «grands médias» du Québec se comportent comme si leurs anciens clients avaient été hypnotisés par un réseau social, ou une entreprise de publicité déguisée en moteur de recherche.

Si leurs clients achètent de la publicité ailleurs que chez eux, c’est peut-être parce que ces «nouveaux» produits sont moins chers, mieux adaptés, plus facilement mesurables, etc.

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Être de son temps

Je pense qu’il est plutôt question ici d’un changement de paradigme, comme on dit dans les universités. Mon média, TopoLocal, survit dans le monde numérique d’aujourd’hui parce qu’il tient compte de ce changement.

C’est comparable au moment où on a remarqué une baisse des bénéfices dans l’industrie du ferrage des chevaux alors qu’il y avait de plus en plus d’automobiles sur les routes. Les entreprises qui opéraient dans ce secteur ont réduit leur taille et plusieurs ont fermé.

C’est ce qui se passe avec les médias d’information aujourd’hui. Avec l’internet dans les poches de tout le monde, les médias ont perdu le monopole de la livraison de l’information, que ce soit par le papier, la radio ou la télé. Tout le monde est un média aujourd’hui, au sens d’avoir une capacité à transmettre de l’information à un auditoire important.

Et il y a au moins dix ans que c’est connu et que ça s’en vient. D’une coupure à l’autre, ces entreprises devenues grandes par leur position privilégiée dans un marché fermé ont apporté des changements, tenté de s’adapter, parfois avec un certain succès, à ce nouveau monde.

Services locaux

Un monde où ça coûte 1$ rejoindre 1000 personnes qui sont dans les limites géographiques de Saint-Jérôme, par exemple, alors qu’elles sont en train de jouer à des jeux sur un téléphone ou de regarder une vidéo de chaton mignon partagée par leur grand-mère sur une tablette.

Et quand on veut rejoindre 1000 personnes intéressées par les nouvelles près de chez soi, c’est normal de payer 25$, comme c’est le cas pour TopoLocal.

Personne ne sait exactement quoi faire

Il y a quatre ans, j’ai vu Martin Cauchon dans un congrès de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec. Il expliquait que la stratégie du Groupe Capitale Médias, c’était d’offrir une solution intégrée à ses clients régionaux, en vendant du placement publicitaire sur Google, Facebook et les journaux régionaux qu’il venait d’acheter.

Quelques années et 15 M$ d’argent public emprunté plus tard, le groupe de journaux régionaux est toujours en péril, peut-être même en faillite.

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À côté de lui se trouvait Claude Poulin, de Néomédia, qui venait tout juste d’acheter une dizaine de noms de journaux hebdomadaires dans l’espoir de matérialiser des revenus strictement numériques.

La première chose qu’il a faite quand les revenus n’étaient pas au rendez-vous, c’est d’arrêter de payer des journalistes sur le terrain pour produire du contenu local.Ses plateformes, dont L’Écho de Laval et L’Écho de la Rive-Nord, reproduisent aujourd’hui des communiqués de sources multiples pour maintenir une saveur locale à partir de Saint-Georges, en Beauce, et fabriquent très peu de journalisme pour les localités qu’il devrait, en principe, «couvrir».

Le journalisme en premier

En plus de vendre de la publicité aux commerces locaux, qui n’est pas trop envahissante et selon une formule honnête et transparente, TopoLocal demande aussi aux institutions locales et à ses lecteurs de contribuer aux revenus. On le répète depuis plusieurs mois. Nous préférons devoir la vérité à 1000 personnes qui nous donnent 5$ par mois plutôt qu’à un seul client qui nous donne 60 000$ par année.

On n’a pas encore atteint ce nombre de 1000 pour notre territoire d’environ 150 000 personnes, et toute aide est appréciée et bienvenue. Chaque personne qui investit chez nous peut être assurée que sa contribution est réinvestie dans le journalisme, c’est-à-dire la cueillette et la diffusion d’information la plus proche de la vérité que possible, et non dans le transport et l’impression de papier ou dans des studios de télévision.

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En diversifiant nos revenus, nous garantissons notre indépendance dans le monde numérique qui s’est infiltré dans beaucoup d’activités humaines ces dernières années.

À ce propos, un principe s’établit tranquillement: Si vous ne payez pas pour le service que vous êtes en train d’utiliser, c’est probablement parce qu’une entreprise est en train de vendre votre activité sur ce service à quelqu’un d’autre.

  • Leroux Loyola dit :

    Pourquoi l’abonnement que je paye à Topolocal (5.75$ par mois) ne serait-il pas considéré comme un don aux fins de l’impôt ? Cela encouragerait plus de monde à s’abonner. Les journalistes parlent des fameuses subventions, mais quel média les recevra ? Qui en reçoit actuellement à St-Jérôme ? Les subventions feront-elles la différence entre Accès Laurentides ou InfoLaurentides, à buts lucratifs (me semble-t-il) et le Journal Le Sentier un journal communautaire de St-Hippolyte ? Etc.

  • Eric dit :

    Voilà là une très belle réflexion et réponse à la crise des médias une vision que je partage également. L’indépendance journalistique a un prix et il est abordable, une réflexion s’impose sur nos choix comme consommateurs d’informations mais avouons que ôte le prix d’un bon café 1X par mois…recevoir son information à toutes heures du jour 7 jour semaine c’est plus qu’abordable et c’est aussi encourager et soutenir son média!

  • Gilles Jetté dit :

    Félicitation pour ce commentaire très approprié, pour votre vision de l’avenir, je contribue à votre succès et réussite depuis déjà quelques années et encourage tout le monde à faire de même pour que votre topo local vive encore longtemps

  • Lyne Pilon dit :

    Merci beaucoup d’expliquer si clairement la métamorphose des médias. Une explication qui fait réfléchir!!! Je souhaite à Topolocal plusieurs abonnements 😉

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