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Communiquer avec les morts, oui c’est possible !

En ce mois de novembre, «mois des morts», je vais vous démontrer que vous pouvez dialoguer avec des personnes décédées que vous aimez encore.

Pour les philosophes Charles Taylor, Thomas De Koninck, René Descartes et Ryszard Kapuscinski, dialoguer avec les morts, c’est possible !

Pour Charles Taylor, notre identité comme humain est modelée par le dialogue avec les autres. C’est un thème que j’expliquais à mes étudiants à partir de son livre Grandeur et misère de la modernité. Chaque être humain moderne veut être authentique, c’est l’esprit du temps. Il cherche à se définir par rapport à ce qui est signifiants. Nous avons besoin des autres pour nous accomplir, mais pas pour nous définir.

Nous constituer une personnalité implique des relations dialogiques qui sont fondamentales pour nous définir une identité. «Personne n’acquiert seul les langages nécessaires à sa propre définition.» Seuls «les autres qui comptent», comme nos parents, peuvent nous aider. Et Taylor précise : «Et même quand nous survivons à certains d’entre eux, comme nos parents par exemple, et qu’ils disparaissent de nos vies, la conversation que nous entretenions avec eux se poursuit en nous aussi longtemps que nous vivons.»

Pour le philosophe Taylor, nous nous construisons une personnalité originale par le dialogue même lorsque nous nous opposons à ceux qui nous entourent et ce dialogue nous influence tout au long de notre vie. (Le lecteur comprendra que je me réfère à l’oeuvre du philosophe Taylor et non à l’idéologue qui présidait à la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles.)

Nous ne pouvons nous définir d’une manière monologique, seul au milieu de la forêt comme les enfants sauvages représentés par Mowgli dans Le livre de la jungle écrit par Rudyard Kipling, livre qui est à la base des Scouts Louveteaux. Devenu un jeune adulte, Mowgli se voit poussé par son mentor Baloo vers la société représentée par une jeune fille de son âge. Il a besoin des autres pour devenir un adulte.

Thomas De Koninck, professeur de philosophie à l’Université Laval abonde dans le même sens, dans son livre La crise de l’éducation. Il est illusoire de croire que notre identité personnelle se forge de manière monologique, comme le prétendent les pop-psychologues qui mettent le focus sur la réflexion personnelle et le fameux travail sur soi. Pour De Koninck, «la conversation avec tels de nos amis (ou ennemis), avec nos parents certainement, se poursuit en nous jusqu’à la fin de nos vies.» Citant un autre grand philosophe, Gadamer, il affirme que l’humain se définit par ses échanges dialogiques. Ces entretiens continuent même quand les êtres chers sont disparus.

Le philosophe Descartes, dans son Discours de la méthode, avait déjà abordé ce problème du dialogue avec les disparus en 1637. Pour lui, «la lecture de tous bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés qui en ont été les auteurs, et même une conversation étudiée, en laquelle ils ne nous découvrent que les meilleures de leurs pensées.»

Le meilleur moyen de dialoguer avec les gens qui peuvent donner un sens à nos vies, nous aider à être heureux, consiste à les lire. Nous pouvons apprendre d’eux, même si à notre époque, la mode veut qu’un «vieux pommier donne de vieilles pommes» et qu’il n’y a rien à apprendre des vieux livres. Seuls comptent les vins, livres, films, amis, etc., nouveaux.

Ryszard Kapuscinski (1932-2007) est considéré, tant dans le monde anglophone que francophone comme «le prince des journalistes», Il s’inspire du «père de l’histoire et du journalisme», le Grec Hérodote (480-425). Il a été plusieurs fois cité pour le Prix Nobel de littérature. Son livre le plus lu Ébène raconte les guerres d’indépendance africaines de 1957 à 1968 et explique très bien le génocide du Rwanda. C’est un excellent essai, que mes étudiants appréciaient, pour comprendre la mentalité africaine.

Pour les Africains, qu’il a rencontrés, le dialogue avec les morts continue même après la disparition des êtres aimés, «qui nous ont en partie quittés. Ils nous regardent, ils voient tout. Ils peuvent nous aider, mais aussi nous châtier.» Ils sont enterrés dans la cour de la maison, pour pouvoir leur demander conseil facilement, pour nous consoler. Les ancêtres ne meurent jamais, un peu comme l’âme des chrétiens défunts.

Frédéric Lenoir, est un romancier très populaire en France actuellement. Il a publié plus de 25 livres. Dans La puissance de la joie, il nous persuade que nous pouvons dialoguer avec les disparus qui nous sont chers. Leur influence continue même après leur départ. Pour Lenoir, «tous les êtres qu’on a aimés, même si leur absence nous est douloureuse, continuent de vivre en nous. Non pas de manière imaginative, comme pour tenter de faire survivre désespérément leur présence physique, mais de manière réelle, à travers l’affect de joie active qui est né de l’amour.» Lenoir abonde dans le même sens que Taylor et De Koninck.

Au début du XXe siècle, le besoin de dialogue avec les jeunes morts était très à la mode parmi les élites de la société européenne. Ce procédé se basait sur le spiritisme, la transcommunication, l’ésotérisme et l’occultisme. Sa principale représentante s’appelait madame H. P. Blawatsky, qui avait séjourné en Inde et avait fondé la Société de théosophie. La théosophie, synonyme de vérité éternelle, s’oppose à la science et préconise des nouvelles formes d’expression.

Elle fut développée aussi par le docteur Rudolph Steiner, fondateur de la Société anthroposophique universelle et des écoles Steiner. Selon le peintre Kandinsky, «la littérature, la musique, l’art sont les premiers et les plus sensibles des domaines dans lesquels apparaîtra réellement ce tournant spirituel.» Ces théophilosophes utilisaient la magie noire et blanche et les tables d’Ouija pour communiquer avec les disparus.

Comme on peut le constater un siècle plus tard, cette mode intellectuelle comme d’autres à l’époque telles l’eugénisme, l’hygiénisme et l’agriculturisme fit long feu.

Plus près de nous, Mackenzie King (1874-1950), premier ministre du Canada, était un adepte du spiritisme, convaincu de l’existence des fantômes. Il consultait sa maman bien-aimée après son décès, tout en appréciant la présence des prostituées.

Les catholiques font de même en faisant chanter des messes pour l’âme des défunts, une manière d’exprimer notre amour, pour démontrer que ceux qui sont disparus sont toujours un peu présent dans nos vies. Nous voulons aussi les aider à sortir plus rapidement du purgatoire, où ils payent pour leurs péchés véniels, pour accéder au ciel. La messe annuelle au cimetière et le fait de garnir de fleurs la tombe de nos chers disparus constitue une autre manière de souligner notre attachement. Les visiter au cimetière, leur dire quelques mots, pour moi, constitue toujours un moment émotif, même si rationnellement je sais qu’ils ne sont plus que poussière.  Le fait de savoir que je les retrouverai un jour, après le Jugement dernier enjolive et enchante un peu ma vie.

Évidemment, on aura compris que je valorise la lecture des grands textes. Je dois avouer que, si Aladin et «sa lampe merveilleuse» m’apparaissaient, je lui demanderais de passer du bon temps, en tête-à-tête, à discuter avec mon père Albert, ma mère Agathe, ma tante Claire et mes chers disparus. Ce sont eux qui ont jeté les bases de ma personnalité. J’ajouterais quelques heures avec Aristote et Platon.

  • Marie Morin dit :

    Ce texte est très intéressant, il porte à réfléchir sur un sujet sur lequel on se penche rarement

  • Élise Prévost dit :

    Merci pour ce texte. Simples et sages paroles.

  • Merci Loyola! Comme catholique, j’aime qu’on me rappelle de prier pour mes ancêtres, parents et amis décédés. Entre vivants, on tend à l’entraide réciproque. Entre vivants et morts, j’essaie de viser à la même entraide.
    Auparavant, je croyais à la réincarnation pour parvenir à l’état d’amour parfait au bout de multiples vies. Maintenant, je crois qu’à ma mort, mes imperfections dans l’amour inconditionnel vont m’amener au vestibule du Ciel, dans la salle d’attente. Je serai alors reconnaissant que des vivants s’unissent à moi et prient pour moi pour écourter cette attente au purgatoire.
    Ah! le purgatoire, mot tabou… Heureusement qu’il est là! J’aime mieux croire au purgatoire qu’à des réincarnations successives dans différents corps… Oui, Loyola, communiquer avec les morts c’est possible. Mais loin de moi “Ouija” et compagnie; je n’appelle pas les morts. Je les laisse venir à moi pour un coup de pouce… et je leur donne un coup de pouce… Salut!

  • Marie-France Pilon dit :

    Merci pour ce texte inspirant et réconfortant en ce mois des morts. La référence à de grands philosophes ou auteurs enrichit votre réflexion. J’aime beaucoup lire vos textes M.Leroux!

  • Jean-Claude Hamel dit :

    Merci pour ce beau texte original et profond qui nous fait méditer sur la mort, la vie et la conscience, et qui nous amène inévitablement à se rappeler de nos chers disparus. Je me demande maintenant : qui aimerais-je revoir en frottant la lampe magique ? Mon grand-père sûrement et mon oncle René qui a beaucoup compté pour moi. Mon père aussi pour se dire tout ce qu’on ne s’est pas dit de son vivant. Et évidemment, j’irais bien marché pour vrai avec Leonard de Vinci dans le jardin du Clos Lucé.

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