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Culture, Éducation, Réflexions, Soupers confinés, Spectacles

Alice confinée – Maryse Beauchamp – souper confiné – jour 37, le 6 mai 2020

Voilà maintenant plusieurs jours qu’on partage un repas ensemble. Si c’est votre première fois, vous pouvez lire nos rendez-vous précédents.

Voici donc le «souper confiné» du jour. Nous vous en présentons du lundi au vendredi en ces temps de pandémie. Aujourd’hui, on a confié la tâche de ce souper à un invité.

Si vous voulez contribuer à la réflexion, vos plats sont les bienvenus à [email protected].

Ce soir, nous offrons cette page à Maryse Beauchamp, qui enseigne l’art dramatique à l’École polyvalente de Saint-Jérôme. Elle nous parle d’une comédie musicale.

Les 8 et 9 avril derniers devaient avoir lieu les 5 représentations du spectacle Alice au pays des merveilles, par la troupe des Géants Comédie musicale de la Polyvalente St-Jérôme. Environ 4000 spectateurs (élèves et grand public) étaient attendus pour l’aboutissement du travail des 45 jeunes impliqués dans cette aventure scénique amorcée depuis octobre 2019.

J’enseigne l’art dramatique à la Polyvalente depuis 2011 et je mets en scène les comédies musicales depuis 6 ans. Le théâtre parascolaire, s’il demande un effort supplémentaire considérable, m’apporte une expérience hors du commun avec des jeunes de tous les niveaux et de tous les secteurs de l’école. En audition au début de l’année, nous dénichons des perles d’adolescents, passionnés et volontaires. Par la suite, ensemble nous triturons les codes de la mise en scène pour arriver au meilleur show possible avec les moyens que nous avons. Nous rions, nous souffrons, nous cherchons, nous nous décourageons, puis nous retrouvons le fil. Nous vivons intensément les dédales de la création et je m’y sens profondément heureuse chaque fois.

Une version de l’affiche préparée pour le spectacle.

Ces formidables élèves sacrifient leurs journées pédagogiques, leurs mardis et mercredis soirs aux répétitions et leurs fin de semaine pour apprendre leur texte, partitions, chansons, chorégraphies… Pour garder leur motivation, je passe l’année à leur répéter que ce sera une expérience inoubliable, à renforcer leur confiance en eux, à  les convaincre d’aller au bout d’eux-mêmes, à leur donner foi en leur spectacle. Et je leur rappelle constamment qu’au bout du processus vient la récompense ultime : les applaudissements nourris et chaleureux du public. Or, cette année, je leur ai menti.

Le début du confinement est arrivé à un mois de la première. Nous amorcions le dernier droit, le moment le plus stressant d’une production, celui où le temps s’accélère et où il faut se serrer les coudes plus que jamais. L’affiche du spectacle allait être accrochée partout dans les corridors, les billets à vendre commençaient à circuler, il restait 2 chorégraphies, une chanson, quelques costumes et projections psychédéliques à finaliser.

Le jeudi 12 mars après-midi, c’est la mine abasourdie que Justin, le technicien en loisir responsable de la troupe, et moi allions acheter des accessoires et des vêtements pour les danseuses de la production. Avant de partir, la directrice adjointe nous avait demandé si nous voulions vraiment procéder à ces achats étant donné que probablement nous devrions reporter le spectacle puisque le ras-de-marée de la COVID-19 venait vers nous. Désarçonnés par les nouvelles que nous entendions à la radio,  dans la voiture j’ai demandé à Justin, en boutade : « Te souviens-tu où tu étais, le 11 septembre 2001, toi? »

Au retour de notre escapade, l’annonce était faite : pas d’école le lendemain jusqu’au 31 mai. J’ai déposé le sac d’oreilles de lapin et de t-shirts blancs sur mon bureau dans la salle des profs d’art. Il y prend la poussière depuis 6 semaines.

Au début, on n’y croyait pas. Maximum 250 personnes par rassemblement? Vraiment?  L’auditorium compte 900 sièges, ce serait complexe de rationer l’assistance, mais pas impossible. Privés de deux semaines de répétitions, ce serait plus dificile, mais… J’ai écrit à mes élèves de garder en mémoire leur texte et leurs déplacements. En plein déni ou ignorance, j’élaborais des stratégies pour présenter le spectacle malgré l’inopportune césure.

Puis, le 4 mai a été évoqué comme date de retour. Annonce catastrophique à ce moment-là, néanmoins bien optimiste avec le recul…Il fallait se rendre à l’évidence : on ne pourrait pas jouer Alice au pays des merveilles cette année. Bien sûr, il sera peut-être possible de rejouer Alice l’an prochain, mais peut-on en être certain? Inviter les finissants de la troupe à revenir exceptionnellement incarner leur personnage? Pas tous le pourraient, malheureusement. J’aimerais de tout cœur, mais la vérité est qu’il faut faire le deuil du spectacle tel qu’il a été conçu. Il faudra remplacer, redistribuer, adapter. Recomposer la famille, détricoter des liens, transformer la chimie de groupe. 

Quand on œuvre dans l’événementiel, on sait mieux que quiconque l’importance du momentum. Le monde du spectacle offre la chance d’arrêter le temps, de le marquer d’une pierre blanche. C’est pourquoi les représentations en arts de la scène marquent l’imaginaire et accompagnent le spectateur longtemps. Philippe Avron dans son spectacle Je suis un saumon, disait : « Jamais plus nous ne serons qui nous sommes en ce moment, ce soir même, ni vous ni moi. » Les 8 et 9 avril 2020 ne reviendront jamais.

Si je m’accroche à l’espoir de pouvoir adapter ma mise en scène l’an prochain, je suis terriblement triste pour les finissants qui composaient environ le tiers de la troupe. Personne ne saura à quel point tel.le élève a trimé dur pour arriver à interpréter un être fantastique, combien tel.le autre avait merveilleusement réussi à se composer un personnage aux antipodes de lui-même. Personne n’applaudira l’extraordinaire performance que tel.le autre avait réussi à livrer. Comment retrouver la folie  formidable de certaines scènes en souffrant de l’absence des personnes  avec qui on les avait d’abord créées, avec qui on en a creusé le sens, et à qui on s’est attaché?

Je n’ai même pas eu le temps de remercier les secondaire 5 de la troupe. Certains ont joué 3, 4 et même 5 années consécutives dans la comédie musicale. J’aurais voulu leur souhaiter le meilleur, leur dire que peu importe ce qu’ils feraient dans la vie, leur talent les suivrait et enfin que  j’aurai toujours pour eux une immense reconnaissance de s’être investi dans la tradition théâtrale de notre belle grosse école…

Pendant une pédagogique de novembre, les comédiens et moi avions eu une grande discussion sur le thème de la piece, soit la peur de vieillir. Notre pièce met en scène une Alice jeune femme qui court après son oncle-lapin-auteur, lui-même poursuivi par le sinistre Jabberwocky, pour lui demander si elle doit faire le saut vers l’âge adulte. Lors de la discussion, les finissants étaient les plus loquaces, j’ai senti que le sujet les interpelait plus que les autres, se sachant à la fin d’un cycle et à l’aube d’un nouveau.

Surprenamment, beaucoup de jeunes m’ont dit qu’ils aimeraient que le monde n’ait pas trop changé quand ils seraient devenus vieux. Leurs réponses incluaient les craintes classiques de devenir de vieux cons amers, le jugement de la course de leurs propres parents, bien sûr, mais aussi de l’écoanxiété, de la crainte des avancées technologiques effrénées et  la peur de vivre de  l’isolement. L’un d’entre eux m’a même répondu qu’il craignait de vivre sans exister, de devoir porter un masque (au sens figuré, bien sûr). Sentaient-ils ce qui nous pendait au bout du nez?   

J’espère de tout cœur que la pandémie ne les fera pas vieillir trop vite et qu’ils sauront garder leur âme d’enfant à travers l’âge adulte. Et que nous tous pourrons encore rêver et être légers. Pour citer Lewis Caroll : « Qu’est-ce que la vie, sinon un rêve? »

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