Je continue ma série sur les événements d’Octobre 1970, vous pourrez voir tous les éléments publiés dans cette page.

Cette semaine, je vous résume un entretien que j’ai eu avec celui que je surnomme le Forrest Gump du Québec, Loyola Leroux.

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J’ai donc échangé une série de courriels et d’appels téléphoniques avec le sympathique citoyen prévostois, Loyola Leroux. Plusieurs se rappelleront, outre son poste d’enseignant de philosophie au Cégep de Saint-Jérôme, qu’il a longtemps été cet « homme qui plantait des arbres » partout dans la région. En effet, il s’était donné comme mission d’en planter 1 000 000 dans les années 1990! Il en aura finalement planté 2 300 000 avec notamment les scouts-aventuriers de la région et une corporation à but non lucratif qu’il a fondée avec ses fils et où ils ont œuvré bénévolement.

Mais revenons à 1970. Loyola est alors étudiant à la toute nouvelle Université du Québec, où il chemine pour devenir diplômé en philosophie. Il est impliqué dans l’association des étudiant.e.s et comme tant des jeunes de cette époque, il participe à bien des manifestations ouvrières, syndicales ou à saveur nationaliste qui surviennent régulièrement tant à Montréal, qu’en banlieue, dans l’effervescence qui marque cette époque. 

Ainsi, Loyola se fera arrêter une première fois alors qu’il assiste à une manifestation qui se tient à Valleyfield, où il a complété ses études collégiales l’année précédente. Loyola est un des premiers diplômés des cégeps puisque ceux-ci ont été créés en 1967. On l’avait arrêté et amené au poste de police municipale parce qu’il faisait partie d’un groupe de manifestants qui empêchaient la libre circulation du nouveau Premier ministre, en poste depuis 1968 à Ottawa, Pierre Elliot Trudeau. Le chef du gouvernement du Canada était alors en visite officielle pour une quelconque inauguration dans cette ville et Loyola ne pouvait pas manquer de se joindre à cette manif.

Cette première arrestation vaudra un premier dossier fiché par les forces de l’ordre à notre jeune Loyola, un brin audacieux, frondeur et téméraire.

L’étudiant universitaire Leroux aura aussi le « bonheur » d’être arrêté une deuxième fois dans les mois suivants alors qu’il en est à refaire le monde avec des amis, dans un parc montréalais, et que leurs discussions se font autour d’une bière et de quelques joints, alors illégaux. Nouvelle visite au poste de police et Loyola est une deuxième fois « fiché » par les représentants des forces de l’ordre. Loyola qui a vécu Woodstock en 1969, qui passe ses étés en camping à Percé et a fréquenté bien innocemment la Maison du pêcheur des felquistes Paul Rose, Jacques Rose, Francis Simard et Jacques Beaulne, se fout de cette arrestation comme de la première à Valleyfield. Il en a vu d’autres, il connaît le «tabac » (surtout le vert qui gèle) et il retournera sans soucis chez lui, dans l’appartement qu’il partage avec sa blonde de l’époque et deux colocataires, tous étudiants comme lui.

Quelques mois plus tard, précisément dans la nuit du 16 octobre, quel ne fut pas son étonnement de se faire réveiller en plein sommeil, dans ce même appartement de Côte-des-Neiges. Des policiers avaient vigoureusement frappé à la porte demandant à Loyola, et son amie de l’époque, Carol-Ann Robinson, une anglophone qu’il fréquentait alors, de les suivre, puisqu’ils étaient en état d’arrestation… À peine eurent-ils le temps de s’habiller qu’ils furent rapidement transportés au quartier général de la Sûreté du Québec où sans plus de présentation ni discussion, Loyola se trouva enfermé dans une cellule.

Attendez que je me souvienne…

«Au moment de mon arrestation, j’avais vingt ans, souligne Loyola, bien des souvenirs de cette arrestation se sont évanouis, et malheureusement, nous ne devons pas être très nombreux encore en vie des 497 personnes arrêtées. » 

« En 1970, j’étais un étudiant hyperactif, on savait que ça brassait à Montréal,  je ne comprenais pas pourquoi on m’arrêtait, mais je ne m’en faisais pas outre mesure. J’ai été élevé sur une ferme et j’ai été pensionnaire dans un collège tenu par des frères très encadrants durant mon cours classique (le cours secondaire de l’époque), j’étais un peu endurci peut-on prétendre… Cette arrestation et cette incarcération étaient étranges, mais tout ça m’apparaissait tellement absurde que je me disais que ça ne pouvait que bientôt finir et qu’on allait me relâcher sous peu… » 

« On m’a libéré après 15 jours! C’est énorme quand on réalise qu’on n’avait rien contre moi. Je n’avais rien d’un criminel! Faisait-on un lien avec mon arrestation pour m’être trouvé “trop près” du Premier ministre Trudeau à Valleyfield, manifestant avec une pancarte en main? Avait-on lié ce dossier à mon autre arrestation pour consommation de cannabis?  Savait-on que je m’étais déjà assis à la Maison du Pêcheur de Percé? Je ne l’ai jamais su et je ne le saurai jamais formellement. Militer dans des mouvements nationalistes, m’impliquer dans les associations étudiantes, fumer un joint, prendre ses vacances à Percé, étudier en philosophie,  voilà, semble-t-il, qui apparaissaient suffisant pour me rendre suspect d’appartenir au FLQ et me “mettre en dedans”. »

« Par inconscience ou naïvement, je peux dire que les journées passaient vite malgré tout à Parthenais. Sans le voir à cause des barreaux de nos cellules respectives, je jasais avec mon voisin de la cellule d’à côté, nul autre que Michel Chartrand. Quand même! »

« On nous servait nos trois repas par jour. Chaque journée, on nous sortait en groupe de vingt, prendre l’air et marcher sur le toit de l’édifice de la SQ. Comme les groupes changeaient chaque fois, je n’ai pas de souvenirs précis d’autres personnes emprisonnées en même temps que moi, à part le fort inspirant syndicaliste Chartrand. Ce qui était plus difficile, c’était que les lumières étaient allumées 24 heures sur 24 et qu’il y avait constamment des bruits de portes de cellules ou de corridor qui rendaient le sommeil très difficile. Dans mon je-m’en-foutisme de gars de vingt ans, je ne m’en faisais pas outre mesure et j’arrivais à récupérer et vivre mes journées et mes nuits sans trop de soucis. Je rencontrais chaque jour, à des heures variables, des enquêteurs. On m’interrogeait sur mes connaissances, sur des événements; on me demandait d’identifier des personnes sur des photos…

« Je ne connaissais personne ni ne savais rien sur ce que les policiers semblaient chercher. Je savais qu’un diplomate britannique du nom de James Cross avait été enlevé et que le ministre Pierre Laporte avait aussi été kidnappé, j’avais conscience que des bombes avaient explosé à bien des endroits à Montréal, on associait tout ça au FLQ, mais je n’avais pas la moindre idée de qui faisait partie de ce mouvement et je n’avais eu aucun contact avec ces personnes. Les interrogatoires se dérouleraient sans menace pour moi. Je pense que les policiers avaient vite conclu que je ne détenais aucune information susceptible de faire progresser leur enquête. Je ne cachais certes rien, puisque, comme tant d’autres des personnes incarcérées, je ne savais rien! »

« Quand j’ai été libéré, à la toute fin du mois d’octobre, je me suis empressé de contacter mon monde pour les rassurer. Ma blonde, mes chums, et, bien entendu, mes parents, fort inquiets. Tous étaient bien contents d’avoir enfin des nouvelles et de savoir qu’aucune accusation formelle n’avait été retenue contre moi. Je suis donc rapidement retourné à l’UQAM reprendre les classes et ma formation sans plus de formalités. S’il y avait quelque chose qui m’avait manqué, c’était bien mes cours! »

« Peu de temps après mon retour en classe, j’ai reçu une invitation de notre association étudiante pour témoigner, à une assemblée générale, avec un autre étudiant que je ne connaissais pas (nous aurions été, semblait-il, les deux seuls étudiants de notre campus à avoir été arrêtés et incarcérés dans le cadre de la Loi des mesures de guerre). Les gens présents à cette assemblée voulaient savoir ce que nous avions vécu suivant notre arrestation et avaient voté différentes résolutions d’appui aux personnes encore incarcérées. Je retournerai d’ailleurs manifester, pancartes en main, devant le quartier général de la Sûreté du Québec, sur Parthenais, là même où on m’avait emprisonné 15 jours auparavant. Bien entendu, ça brassait à l’UQÀM comme sur tous les campus collégiaux et universitaires. La police, sur les dents, cherchait toujours l’otage James Cross, encore aux mains de ses ravisseurs felquistes, M. Laporte ayant déjà été trouvé mort. »

« Cette intervention bien naïve de ma part, à cette assemblée générale étudiante, m’a valu une nouvelle arrestation! Et une nouvelle incarcération… Cette fois, ça s’est passé dans un poste de la police de Montréal et ma prison était une minuscule cellule de cette station de police de quartier. On m’y interrogera encore et j’y séjournerai deux jours. Par ailleurs, les policiers s’étaient même présentés chez mes parents à Pointe-des-Cascades, près de Valleyfield, pour fouiller ma chambre que je n’occupais pourtant plus depuis deux ans et où il n’y avait rien d’incriminant, bien entendu. »

50 ans plus tard

« 50 ans après ces arrestations et ces incarcérations abusives, je dirai d’abord que je regrette qu’il y ait eu la mort d’un homme; le décès de Pierre Laporte est en effet fort dommage. Les felquistes ont laissé entendre que c’était un accident, mais il est clair que la cause nationaliste que j’endossais, comme tant d’autres Québécois, ne valait pas la mort d’une personne, ni d’un citoyen ni d’un élu, ministre de surcroît. Il n’y a probablement pas de lien, mais l’histoire nous a appris que M. Laporte était relié, de loin diront certains, à la mafia… Mais qu’importe, s’il fallait faire un tel amalgame pour chaque membre des gouvernements libéraux qui se sont succédés à Québec depuis 1970, ce parti n’existerait plus depuis belle lurette… »

(Note de la rédaction: M. Laporte a été exonéré de tout lien avec une organisation criminelle par la Commission de police en 1974, une information relevée récemment par son fils à La Presse.)

« Ce que je déplore aussi, c’est que nous savions que P. E. Trudeau avait déjà milité pour un Québec indépendant dans sa prime jeunesse… C’était déjà documenté. J’affirme aujourd’hui que ce « vire-capot » a envenimé la Crise d’octobre en contribuant à faire arrêter injustement des personnes progressistes qui n’avaient rien à voir avec le FLQ. Trudeau associait ces personnes à des révolutionnaires qui auraient voulu renverser le gouvernement du Québec.

Le gouvernement Trudeau est responsable de leur arrestation sans mandat, sans aucun jugement, sans ordonnance. Voilà qui était contraire aux principes fondamentaux en démocratie, et en droit. Des préceptes que défendait pourtant ce M. Trudeau… Ce PM avait fait voter la Loi des mesures de guerre en toute connaissance de cause et l’avait même appuyé d’un arrogant « Just watch me ». Pierre Elliot Trudeau se comportait comme un dictateur d’une « république de bananes, c’est clair qu’il voulait casser le mouvement souverainiste québécois et toutes les personnes qui y militaient. »

YouTube video

« Je souhaite que tous ceux qui ont été arrêtés et incarcérés lors des troubles d’octobre 1970 reçoivent des excuses officielles du Premier ministre Justin Trudeau, le fils de PET », exprime désormais M. Leroux, avec conviction.

« Que Justin dépose un genou au sol, et qu’il nous dise, les larmes aux yeux, dans son mauvais français habituel ainsi que ses mises en scène usuelles, qu’il s’excuse pour ce que le gouvernement canadien m’a fait à moi et à des centaines d’autres de mes compatriotes », conclut Loyola Leroux, avec le sourire fier de son parcours de vie.

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Il y a une conversation à propos de cet article.
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Comments to: Loyola Leroux est allé en prison deux fois autour d’octobre 1970
  • 26 novembre 2020

    J’ai vécu l’événement FLQ en 70 du haut de mes 8 ans. De mes yeux d’enfant, j’ai vu une hélicoptère de l’armée se poser dans ma cours d’école et j’étais impressionné mes pas nerveux de voir les soldats armées sortir Il avaient une froideur au regard fixe (voilà mon souvenir) attendant les ordres.

    En ce qui me concerne, j’ai jamais cru à la mort de Pierre Laporte de par le FLQ mais plus d’une commande interne au niveau fédéral pour briser et détruire le mouvement nationalisme du temps.

    PET est celui qui a clairement démontré son dégoût au peuple québécois de par ses agissements et d’une intelligence de la manipulation.

    J’ai eu le plaisir de rencontrer monsieur Leroux lors de mon cours de philosophie, il était de bonne conversation.

    Salutations

    Répondre
    • 28 novembre 2020

      Merci de votre commentaire, M. Normand.

      Répondre
  • 27 novembre 2020

    « … en 1970 j’étais un étudiant hyperactif…. » qu’il dit, 50 ans plus tard je ne l’ai jamais connu autrement. 🐿

    Répondre
    • 28 novembre 2020

      En effet, M.Gagnon ! Merci de votre commentaire.
      Jean D.

      Répondre

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