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Les felquistes de Bellefeuille, à l’été 1971

S’il est assuré que des membres de la « cellule Pierre-Paul Geoffroy » du FLQ ont bel et bien brièvement installé leur quartier général dans une maison de Prévost à l’été 1970, il appert tout aussi véridique que certains autres felquistes ont également séjourné dans une maison de ferme de la région, à l’été 1971. En effet, cette fois, c’est dans une demeure de Bellefeuille que des membres du mouvement clandestin ont logé. Nous sommes toutefois non pas avant la Crise d’octobre 1970, mais tout juste quelques mois plus tard de l’année suivante.

Malheureusement, tout comme pour le chalet de Prévost, personne n’a pu nous indiquer, 50 ans plus tard, où exactement se situait cette maison de ferme de Bellefeuille. Alors, l’intérêt de cette chronique sera donc davantage d’identifier qui sont les felquistes qui y ont vécu ou l’ont fréquentée, l’espace de quelques mois, et aussi de savoir ce que ces personnes associées au « groupe Bellefeuille » y ont tramé.

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Ce que mes lectures et mes recherches m’ont permis d’apprendre (fondamentalement dans le volume FLQ, Histoire d’un mouvement clandestin de Louis Fournier), c’est que ce serait un dénommé Georges Campeau, un étudiant en droit, à l’UQAM, qui l’aurait louée. Les autres «colocataires » auraient été Pierre-Louis Bourret, François Séguin, Jean-Pierre Piquette, Gérard Pelletier et Jacinthe Lanctôt.

De plus, je sais désormais que ces felquistes auraient eu pour objectif de relancer et restructurer le Front de libération du Québec, plutôt démantelé suivant la Loi des mesures de guerre et l’incarcération, ou l’exil vers Cuba, de tant de ces principaux leaders.

Ainsi en était-il des six ravisseurs du diplomate britannique James Cross qui avaient tous quitté le Québec pour Cuba, suivant un sauf-conduit obtenu en échange de la libération de leur otage.

Il s’agissait de Jacques Lanctôt, de Marc Carbonneau, d’Yves Langlois, du couple Louise Lanctôt et Jacques Cossette-Trudel ainsi que de Suzanne Lapierre. Pour leur part, les ravisseurs de Pierre Laporte, assassiné, avaient été emprisonnés, soit Paul Rose, Jacques Rose, Francis Simard et Bernard Lortie. Sans compter treize autres felquistes (ou sympathisants) qui avaient également été mis en prison en cette fin d’année 1970.

Le moins qu’on puisse dire, je le répète, c’est que le FLQ était alors littéralement démembré et que les felquistes restants, réunis à Bellefeuille, ne pouvaient vraisemblablement avoir comme autre objectif que de remettre en action l’organisation par laquelle ils croyaient toujours pour faire l’indépendance du Québec.

Qui ont été, quelques mois, ces «Bellefeuillois »?

Voici un bref portrait des membres du « groupe Bellefeuille » qui ont occupé la maison de ferme du FLQ, à l’été et l’automne 1971. Beaucoup des informations liées à leur implication avec le FLQ ont été révélées, a posteriori, tant dans des rapports de police que dans les rapports de deux commission d’enquête tenues simultanément, l’une au Québec et l’autre au Canada. Il y a eu la Commission Keable (Commission d’enquête québécoise créée en 1977 par le gouvernement péquiste de René Lévesque et chargée d’enquêter sur les agissements policiers au Québec en lien avec la Crise d’octobre) ainsi que, paradoxalement, la Commission McDonald (Commission d’enquête fédérale créée en 1977 par le gouvernement libéral de Pierre Elliot Trudeau et chargée d’enquêter sur les pratiques illégales de la part de la GRC durant les années 1970).

Les membres du groupe Bellefeuille :

Georges Campeau : Jeune felquiste de 24 ans, étudiant en droit à l’UQAM, arrêté une première fois le 16 octobre 1970 suivant l’adoption de la Loi des mesures de guerre. Il avait auparavant été lié à divers vols de dynamite et avait même été arrêté, puis relâché, comme ravisseur potentiel du diplomate britannique James Cross ( enlèvement survenu le 5 octobre).

Pierre-Louis Bourret : Reconnu par la police comme militant actif du FLQ dès mars 1970, alors qu’il n’était âgé que de 18 ans, il fréquentait le Cégep du Vieux-Montréal. Impliqué dans divers attentats à la bombe et hold-ups, il avait été incarcéré le 26 octobre, mais libéré en août 1971. Il aurait été identifié, comme le poseur de sept bombes à Westmount ( dont une aux résidences de Samuel et Peter Bronfman). C’est sur une de ces bombes qui n’avait pas explosé qu’on avait retrouvé les empreintes digitales l’incriminant ( crime pour lequel il ne se sera jamais accusé).

François Séguin (alias François Fritz Séguin) : Reconnu comme membre du FLQ en 1969, à 22 ans. Il avait participé au hold-up de la Caisse populaire de Saint-Henri de Mascouche en septembre 1970. Membre fondateur de la Cellule Information Viger (novembre 1970), il a aussi été impliqué dans le hold-up d’une succursale d’une Banque de Montréal en avril 1971.

Jean-Pierre Piquette : Jeune chômeur de 21 ans, actif au sein de la Cellule Information Viger dès novembre 1970. Il a été impliqué dans divers vols de dynamite.

Gérard Pelletier : Étudiant en sciences politiques à l’UQAM, il a été incarcéré (tout comme sa conjointe, Jocelyne Depatie) le 26 octobre 1970, au cours d’un raid dans une maison de ferme associée au FLQ, à Saint-Antoine-sur-Richelieu. Il sera libéré à la fin décembre.

Jacinthe Lanctôt : Membre de la Cellule Libération, avec son frère aîné Jacques, sa sœur aînée Louise et son époux Jacques Cossette-Trudel, Marc Carbonneau ainsi que Yves Langlois. Elle est considérée comme la septième membre de cette cellule associée à l’enlèvement de Richard Cross. Elle participe au hold-up de Mascouche en septembre 1970.

Que s’est-il passé à l’été 1971 dans cette maison?

Puisque la maison de ferme de Bellefeuille, contrairement au chalet de Prévost, n’a pas été la cible d’un raid policier documenté, il est difficile de savoir ce que ses occupants y avaient caché.

Tout au plus, mes recherches m’ont permis de retracer le parcours criminel de ses six occupants. Puisque l’histoire nous a aussi appris que toutes ces personnes ont été arrêtées durant l’été ou l’automne 1971, on peut présumer que plus aucun membre du groupe initial n’habitera Bellefeuille et ce, dès le début octobre.

Voyons ce qui est survenu cet été et ce début d’automne-là avec ces felquistes du « groupe Bellefeuille », que l’ont peut décrire comme parmi les derniers militants du FLQ.

Voici le calendrier des activités du groupe Bellefeuille :

  • 3 août : Bombe dans un Steinberg d’Arvida (Saguenay-Lac St-Jean) en lien avec une grève dans cinq magasins de la chaîne d’alimentation.
  • 22-23 août : Série de vols (30 radios-émetteurs, équipements de camping, trousses médicales,…) dans des locaux de la Défense nationale de six villes du Québec ( Laval, Dorval, Verdun, Lachine, LaSalle, Saint-Hyacinthe) On attribuera ces vols à Pierre-Louis Bourret, François Séguin, Jean-Pierre Piquette, Georges Campeau, et trois autres felquistes.
  • 3 septembre : Bombe dans une centrale téléphonique de Bell Canada à Dorion, en même temps qu’un vol d’une banque à Hudson. On attribuera l’explosion dévastatrice de Dorion à Pierre-Louis Bourret et le hold-up de Hudson à François Séguin.
  • 10 septembre : Vol à la Banque Royale de Rosemont. Un policier sera grièvement blessé. On attribuera ce vol à notamment Gérard Pelletier, qui en sera déclaré coupable et incarcéré pour sept ans. Son épouse, Jocelyne Dépatie, sera arrêtée, mais libérée faute de preuve ( elle deviendra journaliste au Journal de Montréal).
  • 24 septembre : Vol à la Caisse Populaire de Saint-Henri-de-Mascouche. On attribuera ce vol (qui aurait rapporté 7 500$) à huit felquistes dont François Séguin, Jean-Pierre Piquette et Jacinthe Lanctôt. Le jeune membre du « groupe Bellefeuille », Pierre-Louis Bourret, y trouvera même la mort suite à une fusillade.
  • 4-5 octobre : Important coup de filet policier à Montréal, contre le FLQ. Jean-Pierre Piquette sera arrêté avec quatre autres personnes associées au FLQ. Des armes, des munitions, des détonateurs, des radios émetteurs-récepteurs seront saisis à diverses adresses de Montréal. On peut logiquement supposer que la maison de Bellefeuille a aussi fait l’objet d’une perquisition, mais ce n’est qu’une spéculation de ma part.
  • 17 novembre : Arrestation de François « Fritz » Séguin. François Séguin deviendra délateur au service de la police. Il livrera l’information nécessaire aux accusations et à l’arrestation de ses compagnons du FLQ.

La fin du « groupe Bellefeuille » et du FLQ

Mentionnons que suivant l’arrestation de Jean-Pierre Piquette, de Gérard Pelletier et de la mort de Pierre-Louis Bourret, le « groupe Bellefeuille » sera démantelé au début d’octobre 1971. Ni Georges Campeau ni Jacinthe Côté, ne seront accusés, faute de preuves, alors que François Séguin évitera la prison en raison de son rôle de taupe contre ses ex-camarades. Deux autres cellules ont brièvement été actives en 1972, avant que l’on puisse conclure à la fin du Front de libération du Québec.

La semaine prochaine, je présenterai, dans ce qui pourrait être ma dernière chronique sur l’histoire régionale de la Crise d’octobre, le portrait du militant nationaliste et homme de théâtre de Sainte-Sophie Jean-Marie da Silva, injustement incarcéré le 16 octobre 1970.

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