Ma cinquième chronique sur les activités locales du Front de libération du Québec au temps de la Crise d’octobre 1970 porte sur une autre arrestation abusive d’un citoyen. C’était à Sainte-Sophie, cette fois.

On se souviendra que l’inspiration de ces chroniques trouve essentiellement son origine dans le fait que l’on souligne en 2020 le cinquantième anniversaire de la Crise d’octobre et de l’adoption de la Loi des mesures de guerre. Je vous rappelle aussi que la consultation de la liste des  personnes emprisonnées le 16 octobre (ils auraient été près de 500) m’a permis de retracer, outre les personnes les plus connues, le citoyen de Prévost Loyola Leroux,  l’ex-mairesse d’Harrington Helen Lakoff, et l’homme de théâtre Jean-Marie da Silva, que je vous présente dans cet article.

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Un homme de théâtre nationaliste 

Jean-Marie da Silva, que j’ai réussi à retracer et avec qui j’ai eu quelques échanges, est désormais âgé de 93 ans. Il loge maintenant dans une maison de retraite à Montréal avec son épouse, Lise Leclerc. Il est toujours  membre de l’Union des artistes, à titre de doyen, et sur sa fiche toujours active de l’UDA, on dresse le portrait de l’homme de théâtre qu’il a été. M. da Silva a étudié le théâtre au Conservatoire et à l’Université  de Strasbourg ainsi qu’à l’Université de Montréal en production de radio et télévision. Il s’est fait connaître notamment dans des émissions ou du théâtre pour enfants, mais aussi, plus localement comme fondateur du Conseil de la culture des Laurentides et de l’Association touristique des Laurentides, ainsi que du Studio-Théâtre da Silva de Sainte-Sophie, un immeuble de la montée Morel aujourd’hui détruit.

Vous comprendrez que ce n’est pas sa carrière de mime, de comédien, de motivateur, de marionettiste ou d’animateur, pas plus que celle de musicien, de chanteur ni même d’enseignant qui lui vaudront son arrestation. Pour s’expliquer la mise sous arrêt de ce citoyen dans le cadre de la Crise d’octobre, il faut en référer à l’implication politique de M. da Silva.

Nationaliste convaincu, cet homme était de tous les mouvements prônant l’indépendance du Québec et la fierté nationale. Militant de la première heure, dès les années 1960, on retrouvait M. da Silva à la Société Saint-Jean-Baptiste, au Ralliement national(RN), au Ralliement pour l’indépendance nationale(RIN) et, suivant la fusion de ces deux partis nationalistes du Québec, en 1968, au Parti québécois, nouvellement créé. 

Bien qu’on puisse le déplorer amèrement, il n’est pas étonnant que le citoyen militant da Silva se soit retrouvé sur la « liste noire » dressée dès la mi-octobre 1970 par les forces policières. En effet, c’est par centaines que tant des militants, de simples membres de partis politiques nationalistes ou de gauche; des syndicalistes ou des militants de mouvements ouvriers; des leaders étudiants ou des personnes impliquées dans des groupes communautaires, y ont été inscrits. Tous seront arbitrairement arrêtés et incarcérés suivant l’adoption de la Loi de mesures de guerre à la Chambre des communes, vers trois heures du matin, ce 16 octobre.

Kidnappé par la police

Ainsi, c’est étrangement cette même nuit du 16 octobre, quelques heures avant le lever du jour, que la famille da Silva est alertée par les jappements du chien. Plusieurs voitures ont bruyamment envahi la cour et on frappe vigoureusement à la porte de la grande maison familiale. Tous dormaient: les six enfants da Silva et les sept autres adoptés par cette famille d’accueil; la bonne, de même que Madame et Monsieur da Silva. Apeuré par tout ce vacarme, Monsieur enfile une robe de chambre et descend l’escalier du deuxième étage pour se rendre au rez-de-chaussée et à l’entrée de sa maison. 

À peine a-t-il déverrouillé qu’un policier armé d’un fusil mitrailleur s’engouffre dans la maison. Quatre autres policiers suivront précipitamment sans demander aucune permission. Mme da Silva, affolée, suivait son mari, elle ouvre les lumières et constate presqu’en même temps que son époux, l’envahissement surréaliste.

Le ton est ferme. Un des policiers annonce à M. da Silva qu’il est en état d’arrestation et sans plus de justification, les hommes se mettent à fouiller systématiquement la maison. Les hôtes ainsi perturbés ont beau questionner, ont beau inviter les intrus au silence parce que des enfants dorment à l’étage, rien n’y fait!

Les policiers fouillent partout avec fracas. Ils cherchent des armes, des munitions, des explosifs, des documents.  M. da Silva conteste, jure qu’il ne cache rien, mais c’est peine perdue. Il est sommé de s’habiller et on lui  commande d’accompagner les policiers. Pour le rassurer et faciliter sa collaboration, on lui annonce  faussement, qu’il reviendra sous peu.

Pendant  qu’il se vêt et ramasse ses effets personnels, alors que Mme da Silva et la bonne tentent tant bien que mal de rassurer les enfants, les policiers poursuivent la fouille des armoires, des  garde-robes, des  meubles… Les policiers saisiront quelques livres, des documents  de la bibliothèque familiale ainsi que divers objets dont un bien innocent fusil de départ. 

Après un chambardement d’environ une heure dans son domicile, M. da Silva sera amené, menotté, devant son épouse, les enfants et la bonne, vers une voiture de police. Il sera conduit au quartier général de la Sûreté provinciale sur Parthenais à Montréal et emprisonné incommunicado pour… 16 jours! 

Pour bien comprendre ce qu’a vécu cet homme, il faut aller lire le livre publié par le docteur Serge Mongeau, lui aussi abusivement incarcéré suivant la Loi des mesures de guerre:  Kidnappé par la police ( Éditions Écosociété, 2001, 1970). Ce document constitue le récit du séjour en prison des prisonniers politiques tels M. da Silva. Il  permet de découvrir le quotidien de ces prisonniers, tous arrêtés de manière brutale, sous prétexte qu’ils sont associés au FLQ. Aucun d’eux ne savait le motif de leur emprisonnement, ni quand ils allaient  être relâchés, pas plus qu’ils ne  pouvaient communiquer avec l’extérieur.

Pour être en mesure de documenter plus précisément  cette incarcération, le docteur Mongeau, avait sollicité le  témoignage écrit de ses compagnons de détention. Ironiquement, M.Mongeau était alors président du Mouvement pour la défense des prisonniers politiques québécois. Le MDPPQ était une association fondée en juin 1970 avec comme objectif la défense de tous les Québécois détenus sous le coup d’accusations découlant de leurs opinions politiques. Il faut se rappeler que plusieurs felquistes ou sympathisants avaient déjà été emprisonnés depuis quelques années.

Voici  ce que Jean-Marie da Silva avait alors écrit durant sa détention et que Serge Mongeau a repris dans son volume :

« Quarante-trois ans, marié et père de six enfants. Cultivateur, professeur et journaliste à L’Écho du Nord de Saint-Jérôme. Arrêté pour avoir fait mon devoir envers moi-même et le peuple en général. Accusé d’avoir crié chaque fois qu’on me passait sur les pieds et qu’on égorgeait mes semblables. Accusé de lire autre chose que Le Devoir, de ne pas suivre les conseils de Madame X, d’avoir des amis qui ne sont pas tous capitalistes. »

« En somme : accusé d’être un niaiseux naïf ayant cru en la démocratie et au progrès possible du Québec; accusé de dire tout haut ce que pensent tout bas mes compatriotes; accusé d’avoir choisi le chemin le plus court d’un point à l’autre, i.e. dire ce que l’on croit être la vérité. Mais en fait, on n’a porté aucune accusation; on a tout simplement violé ma demeure, mitrailleuse à la main, à cinq heures du matin; on a terrorisé ma femme, réveillé les enfants, fouillé sadiquement partout, puis on m’a enlevé sans mandat, cinq géants m’escortant vers Montréal soi-disant pour une simple formalité, en précisant même à mon épouse affolée qu’on me ramènerait dans les deux heures. Depuis quatre jours, je suis derrière les barreaux : on dit que je suis prisonnier de guerre! De quelle guerre ? » ( J.-M. da Silva dans  «Kidnappé par la police », p. 56)

M. da Silva porte encore les cicatrices de cette arrestation. Il se souvient que Sainte-Sophie n’étant qu’un village à cette époque. À cause des rumeurs qui circulaient à son compte, il avait perdu la garde de certains enfants dans la famille d’accueil qu’il avait fondée avec son épouse. Il se rappelle aussi que ses propres enfants avaient été l’objet de moqueries à l’école primaire Jean-Moreau que toute sa petite marmaille fréquentait à cette époque.

Il en garde d’ailleurs cinquante ans plus tard une certaine amertume. Il se console un peu, en pensant à cette entrevue  du réalisateur du film Les ordres, de Michel Brault qui avait souligné à l’animateur Joël Le Bigot, en 1974, que son film avait trouvé son inspiration, entre autre dans l’arrestation de l’homme de théâtre farouchement nationaliste qu’il était. Il nous invite d’ailleurs à revoir ce film, gagnant à Cannes en 1975,  qui aborde justement l’emprisonnement et le mauvais traitement de Québécois innocents durant la Crise d’octobre.

Il se souvient aussi du branle-bas de sa pauvre femme laissée sans nouvelles pendant 16 jours. Elle avait remué ciel et terre pour dénoncer l’injustice. Elle était parvenue, avec un certain succès, à créer un mouvement de sympathie, notamment auprès de l’évêché de Saint-Jérôme et même du journal Le Devoir. La  journaliste Solange Chalvin aurait traité de cette histoire d’arrestation qui avait laissé une mère de famille de treize enfants de  Sainte-Sophie, seule et sans nouvelle, pendant plus de trois semaines. Je n’ai malheureusement pas retrouvé cet article dans les archives du Devoir, mais une publication concernant la famille da Silva et le rapt de Jean-Marie y serait.

M. da Silva se désole de ne jamais avoir été compensé, lui et sa famille, pour les impacts de cette incarcération totalement injustifiée. Il aurait aimé lui aussi recevoir des excuses du gouvernement de Justin Trudeau,  fils de l’auteur de la Loi des mesures de guerre, Pierre Elliot Trudeau. Il sait que c’est peine perdue, à 93 ans, l’homme de théâtre retraité consacre désormais ses énergies à s’occuper de son épouse actuellement hospitalisée. Cependant, toujours fervent nationaliste, il accole encore un peu partout sur son passage des autocollants Québec français dont il se fait encore faire mille copies chaque année.

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